D’Ombres et de Crocs – L’entretien de longue haleine

Après avoir chroniqué le thriller fantastique d’Ombres et de Crocs de François Pacaud, j’ai le plaisir d’inaugurer avec lui un nouveau format sur ce blog : l’entretien de longue haleine. Concrètement, cet article est la retranscription d’une discussion de près d’une heure qui a eu lieu au milieu de la Plaine du rock à Marseille. C’est long mais vu qu’ici, nous n’avons aucune limite de caractères, pourquoi se priver ?

La Creuse, un terreau fertile pour le récit d’horreur

Tout à fait ! C’est l’histoire d’un homme qui est de retour dans sa Creuse natale. En fouillant dans ses souvenirs au sens matériel et au sens psychologique du terme, il va mettre ou remettre la main sur son passé familial. Son retour en Creuse est déclenché par le fait que sa mère, qui est mutique et internée depuis des années, a prononcé quelques mots.

En creux la question que tu poses balaie beaucoup de choses parce que c’est la question de l’intention qu’il y a derrière : qu’est-ce que je voulais faire au départ avec cette histoire ? Je ne suis pas sûr, qu’au départ, je l’ai vraiment pensée et formalisée comme ça, avec le cheminement de ce personnage de cette manière-ci.

Ce que j’avais envie de faire, c’était avant tout un roman que je qualifiais à l’époque, pour moi-même, d’horrifique et qui se passerait en Creuse. Je me suis rendu compte après avoir écrit d’autres choses qui n’avaient rien à voir que c’était un terrain que je connaissais très bien et qui se prêtait pas mal à ce genre d’histoire. Je me suis dit « En fait, c’est ça qu’il faut faire ». Quelque part, la base était le territoire plutôt que le personnage.

Ensuite, une fois que je me suis dit ça, j’ai réfléchi à l’histoire que je pouvais bâtir dans ce territoire sachant que c’est là où j’ai grandi. Le truc qui m’est venu le plus naturellement était de me projeter moi dans ce territoire et voir ce qui allait advenir.

1852 Levasseur, carte du département de la Creuse , domaine public

Au départ, je n’avais pas une histoire très complète. J’avais un fil. Très vite, en écrivant, je me suis rendu compte que raconter ma propre vie en Creuse, ça n’avait pas grand intérêt pour quelqu’un qui ne me connaît pas. J’ai gardé quelques éléments de cette première étape de l’écriture du roman, pour nourrir le récit, le rend plus réel et plus vivant.

Mais, globalement, on est sorti assez vite de ce schéma-là et Étienne a pris son indépendance. Si on était au début une seule et même personne, on s’est différencié assez vite.


« Ça me paraissait logique que ce personnage ait des fêlures, qu’il ne soit pas forcément un roc et que ses propres failles soient accentuées par cette Creuse  »


A partir de ce moment-là, la psychologie d’Étienne s’est installée et c’est venu assez naturellement d’avoir quelqu’un d’assez fragile en proie aux doutes et aux crises d’angoisse dans ce territoire-là. Pour un roman qui se voulait un roman d’horreur, je me voyais mal mettre un personnage super badass prêt à affronter tout et n’importe quoi, qui s’en foutait d’être seul, qui s’en foutait du vide, du silence. Ça aurait pu fonctionner, mais l’histoire aurait été complètement différente !

Ça me paraissait logique que ce personnage ait des fêlures, qu’il ne soit pas forcément un roc et que ses propres failles soient accentuées par cette Creuse qui devient assez vite oppressante pour lui alors que c’est pourtant un territoire qu’il connaît et qu’il aime.

Donc petit à petit, réfléchir à l’évolution de ce personnage, à sa psychologie, est devenue l’axe principal du roman. De le voir être confronté physiquement à cette Creuse, de faire face aux vestiges de son passé, c’est clairement devenu la trame du récit et c’est clairement ce qui m’a intéressé dans sa construction.

Horreur, polar rural, fantastique, thriller, ou roman noir ?

Après, le côté fantastique vient s’ajouter là-dessus. En essayant de ne pas dévoiler trop d’éléments de l’intrigue, ça a été très questionnant pour moi de savoir comment classer ce roman quand je démarchais des maisons d’édition.

Au départ, je parlais d’un roman horrifique mais je me suis rendu compte rapidement que ce n’était pas vraiment ça. Ça peut être un peu angoissant et faire peur à certains moments à un lecteur ou une lectrice mais ça ne correspond pas à la classification des romans d’horreur au sens strict. On n’est pas dans le gore ou quelque chose de cet ordre-là. On est plutôt dans le thriller psychologique. C’est vraiment un livre à suspens centré sur la psychologie d’un personnage qu’on va suivre. On n’est pas non plus sur un polar. Souvent, il est classé polar rural mais ce n’est pas une enquête policière. C’est éventuellement un roman noir. C’est en tout cas assurément un roman fantastique parce que petit à petit, il y a dans l’histoire cette bascule qui va arriver avec des éléments surnaturels, des visions, des cauchemars qui questionnent cette limite entre la réalité et l’imaginaire. C’est clairement ce que je voulais faire.

J’avais envie de faire quelque chose de fantastique parce que j’avais envie d’explorer ce côté-là. Aussi, parce que ça correspond à mon imaginaire, à ma culture personnelle. Je trouvais intéressant de faire émerger ce fantastique dans cette campagne creusoise assez inquiétante. C’était plutôt ça le point d’entrée. Je ne reprendrais pas à mon compte cette idée que c’est un prétexte pour parler de la psychologie d’Étienne. Mais c’est aussi parce que c’est une histoire d’interprétation. J’ai la mienne et chacun aura la sienne. Elles sont toutes valides. On peut interpréter ça comme une émanation de la torture psychologique d’Étienne, comme on peut l’interpréter différemment. Les portes sont ouvertes !

Imaginaires de la Creuse


« Construire une histoire effrayante en Creuse, c’est aussi une forme d’hommage aux légendes de ces territoires »


Dans le texte que tu as écrit pour Actualitté (La Creuse n’est pas toujours clémente), tu parles des clichés autour de la Creuse, des gens qui se moquent de la diagonale du vide et de ton envie d’en donner une autre image, plus effrayante pour qu’on la prenne plus au sérieux. Quels ont été les éléments qui ont nourri ton imaginaire, où tu t’es dit « ça, ça peut faire peur » ?

Je ne voulais surtout pas partir sur une sorte de misérabilisme de la Creuse en disant « c’est un département tout pourri et donc ça fait peur ». C’est un département que j’adore, c’est là où j’ai grandi. C’était d’ailleurs un vrai questionnement pour moi de savoir comment ce livre allait être reçu par les creusois.

Je ne voulais pas que le fait de mettre le vide en scène soit vu comme une forme d’insulte. OK, c’est vrai : la Creuse est un département qui est dépeuplé, les gens qui y habitent sont plutôt vieux, il y a peu d’accès à la culture dominante, c’est au milieu de nulle part, etc. Sauf que ce n’est pas la faute de la Creuse elle-même. C’est avant tout une question d’abandon des pouvoirs publics dans cette campagne-là comme dans plein d’autres.

By Patrick Nouhailler from Geneve, Suisse – Aubusson, Creuse, Limousin, France, CC BY-SA 2.0, Link

Je voulais prendre le contre-pied de ça et en faire quelque chose de constructif. Construire une histoire effrayante en Creuse, c’est aussi une forme d’hommage aux légendes de ces territoires, au sens large, pour dire « oui, il peut se passer des choses en Creuse », même si ce ne sont pas forcément des trucs très rassurants.

Concrètement, je me suis appuyé sur mon vécu. J’ai grandi dans une maison qui est, peu ou prou, celle qui est au cœur du livre, la maison de famille d’Étienne qui est à l’abandon. Je me suis largement inspiré de ma maison d’enfance.

C’était une maison qui était vivante avec un village qui était, à l’époque où j’y habitais avec mes parents, encore assez vivant. Mais c’est aussi un cadre qui peut être assez flippant selon l’angle sous lequel on le regarde. On a un village quasiment déserté, à l’abandon, pas de circulation, pas de bruit. Ce sont des endroits où il fait quand même assez souvent mauvais.

L’imaginaire et les souvenirs que j’y associe c’est plutôt un ciel gris épais, des nuages, de la pluie du froid, de la neige. Les grands après-midis ensoleillés sont moins courantes (il y en a quand même hein!). Mais c’est aussi les chemins et les forêts qui habitent le livre, et qui sont centraux dans la façon dont je vois cette campagne-là. Quand j’étais gamin, j’allais me perdre dans ces chemins, ces champs, avec des copains, en allant jouer, en allant me raconter des histoires.

Avec un regard d’adulte bercé par cet imaginaire enfantin, avec ces peurs enfantines que j’ai essayé de structurer et de rendre plus adultes, ça donne ça : des chemins sombres dont on ignore le tracé et ce qu’il y a au bout. Et qui s’enfoncent dans la forêt. C’est ça qui a nourri l’histoire

A l’inverse, dans le livre, Étienne a aussi des points de repère comme Fernand. On sent son côté rustique mais qui est une source de réconfort dans tout ce qu’il est en train de vivre.

Fernand, c’est pareil. C’est un archétype qui n’est pas sorti des clichés qu’on peut avoir sur la campagne mais des personnes que moi j’ai pu croiser quand j’étais gamin. Il ne correspond pas à une personne en particulier même si c’est le prénom d’un agriculteur qui a habité dans le village de mon enfance.

Oui, c’est un point de repère pour Étienne parce que Fernand représente la vie qui était présente dans ce village quand Étienne était enfant et qui l’a depuis complètement déserté. C’est d’ailleurs, avec Étienne, la seule personne qui est encore présente pendant le récit dans le village. C’est une personne qui charrie avec lui des souvenirs, aussi un peu de mélancolie. Pour Étienne, il est associé à son passé qui est un passé qui comporte, malgré son histoire familiale torturée, beaucoup d’éléments heureux. Fernand représente tout ça. Il est central dans le récit à plein d’égards. En tout cas, en termes de caractère, je voulais en faire quelqu’un d’assez doux, d’assez sympathique, parce que c’est le regard que je porte sur les habitants de la Creuse. Bien sûr, c’est une ruralité qui peut être dure parfois mais les gens qui l’habitent ne le sont pas forcément. La Creuse est pleine de gens chouettes.

Je pense que pour le lecteur, c’est pas mal. Avoir un personnage positif dans l’histoire, ça permet de souffler dans l’intrigue qui avance intensément. Ça nous rend service aussi.

Là non plus, je ne l’ai pas forcément pensé comme ça. Au contraire, en écrivant, je me suis demandé s’il se passait assez de choses pour le lecteur et si c’était suffisamment intéressant.

C’est un premier roman. Au-delà du thème, c’était aussi pour moi un exercice de construire une trame narrative de thriller avec des rebondissements, avec une intrigue. Je n’ai pas cherché à ménager le lecteur. Je me demandais plutôt comment le maintenir en haleine, mais sans en faire trop non plus parce que j’avais aussi envie de prendre le temps de planter un décor.

Je pense que ce personnage de Fernand m’a fait du bien à moi aussi parce qu’il m’a permis de poser l’écriture et d’assoir quelque chose dans ce village sans m’appuyer uniquement sur la fragilité d’Étienne. Cette fragilité est compliquée à gérer pour lui, pour moi, pour le lecteur. Fernand est un point de repère pour tout le monde ! C’est peut-être lui finalement le personnage central du roman.

Tout à l’heure, tu parlais de la difficulté à classer ton roman. Est-ce que tu dirais que ton roman s’inscrit dans la tradition de la folk horror ?

Je pense que oui on peut dire que le roman s’inscrit dans ce courant. Je ne peux pas le dire de manière catégorique, parce que c’est un genre dont je connais mal les contours précis, mais même s’il n’y a pas de référence directe à des œuvres particulières qui en font partie, certaines ont certainement influencé, au moins indirectement, l’écriture du livre. Midsommar, par exemple, est un film que j’ai vu qui m’a marqué, alors est-ce qu’inconsciemment ça a pu inspirer ce livre ? Peut-être.

Je pense aussi à King avec le Maine.

C’est exactement ça. Loin de moi l’idée de me comparer à Stephen King, mais dans l’idée d’avoir une horreur populaire de campagne, il y a un peu de ça. Le Maine de Stephen King, c’est ma Creuse à moi, toutes proportions gardées !

Est-ce que le roman est inspiré de légendes locales ?

Non, pas directement. Mais il y a clairement un truc qui imprègne la campagne, qui est présent dans le territoire à travers des histoires qui sont transmises par tradition orale, que j’ai aussi rencontrés à travers les textes que j’ai pu lire quand j’étais gamin. Mais c’est un truc de fond, je ne pourrais citer une légende concrète sur laquelle se base ce livre. J’ai inventé les légendes qui servent de socle à ce livre. Mais à quel point c’est une invention pure ? C’est quelque chose qui a imprégné mon vécu et ma culture. Donc il y a forcément des influences et des références, même inconscientes. Mais ce qui est sûr c’est qu’il y avait avec ce côté fantastique une envie de rendre hommage à la culture populaire de la Creuse.

Un roman écrit dans les interstices d’une vie bien remplie

Tu as expliqué, qu’au départ, que le personnage d’Étienne et toi étiez un peu la même personne, avant de prendre ensuite des chemins différents. En lisant ce livre – mais je te connais un peu – je me suis dit qu’il y avait une projection de toi dans ce personnage mais je n’étais pas sûre.

Carrément, il y a de la projection. J’ai écrit d’autres textes mineurs avant celui-ci et c’est mon premier roman alors je n’ai pas de recul là-dessus, mais je pense qu’on met toujours une part de nous-même quand on écrit quelque chose ou quand on produit n’importe quelle forme d’art. En particulier, là, en écrivant sur un territoire qui est le mien, avec un personnage qui au départ était moi, c’était assez naturel.

Ce récit est nourri de choses que j’ai vécues mais pas uniquement. Encore une fois, ça n’aurait pas été très intéressant. Mais il y a quand même beaucoup de souvenirs personnels, de choses qui me concernent et que j’ai remodelées, que j’ai tordues, dont je suis parti pour reconstruire quelque chose dessus et les intégrer au roman. Ça participe à rendre le roman plus immersif je pense. Bien sûr, avec Étienne, on a des traits psychologiques communs. J’espère pas trop quand même ! J’ai grossi ces traits, j’ai pris cette base-là pour construire autre chose par-dessus.

Est-ce qu’il y a des moments où tu t’es dit « à sa place, je n’aurais jamais fait ça » ?

Non, pas en écrivant, mais avec le recul, il y a clairement plein de choses que je n’aurais pas faites si j’avais été à sa place ! Plus le personnage s’est construit au fil du roman, plus on s’est dissocié, et plus ses choix sont devenus les siens et uniquement les siens. Bien sûr, c’est moi qui ai écrit cette histoire mais c’est aussi lui qui m’a guidé, et ses choix sont devenus logiques et ce sont un peu imposés à moi au fur et à mesure que l’histoire avançait. Et clairement, même si ce sont des choix qui apportent beaucoup de matière littéraire, ça ne veut pas dire que ce sont forcément des bons choix dans l’absolu…

Comment est-ce que tu as travaillé sur ce livre ? Est-ce que tu as des rituels ? Tu ne t’allumes pas des bougies ?

J’allume des bougies, de l’encens, je fais trois tours sur moi-même et après j’allume mon ordinateur.

Meilleur rituel pour écrire

Bon, déjà, tu écris sur un ordi, pas sur papier.

J’écris sur un ordi, oui. Je me demande s’il y a encore beaucoup de gens qui écrivent sur du papier. Il y a plusieurs manières d’écrire. Il y a des gens, sans doute et j’en connais indirectement, qui écrivent très rapidement un premier jet, y compris pour un roman long, sans forcément retoucher quoique ce soit. Ce n’est pas du tout ma manière de travailler. Je suis quelqu’un d’assez perfectionniste dès le départ. J’ai mis longtemps à faire le premier jet de ce roman. Parce que c’était un premier roman mais aussi parce que j’ai du mal à me dire « j’écris tout, on verra, on retravaillera ». J’ai tendance à retravailler chaque paragraphe, chaque page, chaque chapitre jusqu’à ce que ce que je le juge acceptable pour moi avant de passer à la suite. Je ne sais pas si c’est une très bonne façon de travailler dans l’absolu, parce qu’il y a quand même beaucoup de choses qu’on finit par jeter à la poubelle quand on écrit un livre, donc c’est d’autant plus rageant quand on y a passé beaucoup de temps.

C’est une façon de travailler qui prend du temps. L’avantage, et c’est ce qui s’est passé pour ce roman, c’est que le premier jet était suffisamment solide pour que les critiques n’aient pas été complètement catastrophiques. Ça m’a donné envie de faire un second jet et ensuite de l’envoyer à des maisons d’édition. Si mon premier avait été plus brouillon, les critiques auraient été beaucoup plus acerbes et, psychologiquement, ça aurait été beaucoup plus compliqué de me remettre au travail. Le point négatif aussi avec cette façon de faire, c’est que, comme j’ai des sessions de travail qui sont assez espacées, il y a un coût pour se remettre dedans qui est assez élevé.


« J’écris dans les interstices, j’écris le soir, les week-ends, j’ai posé des congés pour boucler ce roman.»


Je n’écris pas en continue, ça morcelle assez le travail. Au début de chaque session, j’ai tendance à relire ce que j’ai déjà écrit ou à relire des morceaux et à me dire « ah non ça ne va pas » et à réécrire plutôt que d’avancer sur ce que j’avais prévu. Des fois, je m’empêtre dans des trucs comme ça. Le vrai problème et la clé de tout ça c’est le temps disponible. Je ne suis pas un auteur professionnel. Pour l’instant, ce n’est pas ce qui me fait manger. J’écris dans les interstices, j’écris le soir, les week-ends, j’ai posé des congés pour boucler ce roman.

Dans ce contexte, c’est compliqué de s’astreindre à une régularité. Si je me dis tous les mardis et tous les jeudis soir, je vais écrire, ça veut dire que les gens avec qui je partage ma vie doivent l’accepter et se plier un peu à ça, et ce n’est pas du tout évident. Et même sans imposer les choses, ça contraint l’organisation des gens autour de toi quoi qu’il arrive. En plus de ça, si tes deux seuls créneaux sont définis à l’avance et qu’à ces moments-là tu es crevé, tu es malade, tu n’as pas d’inspiration, ta soirée est perdue. Pour moi, l’écriture ne se commande pas. Tu peux rester trois heures devant un écran d’ordi pour écrire cinq lignes et te dire à la fin que c’était de la merde, en sachant que du coup ce sera encore plus difficile de te motiver pour la prochaine session.

Pendant cette période, tu n’as écrit que ça. Tu ne t’es pas dit « tiens ce soir je vais écrire un truc de dix lignes qui soit différent pour changer d’air ».

Non, je n’ai vraiment écrit que ça. Mais ce n’était pas un problème parce que j’avais vraiment envie de ça. Je n’ai jamais écrit à contre-cœur. Ça me plaisait de voir le roman avancer. Mais je me suis retrouvé parfois dans des moments de découragement où je me suis dit « j’ai écrit que ça et il reste une montagne devant moi ». Mais l’idée d’aller au bout me plaisait vraiment malgré tout. Je regardais toujours le haut de la montagne. C’était aussi un défi.

Avant même de me dire, je veux écrire un roman en Creuse, je voulais me prouver à moi-même que j’étais capable d’écrire un roman en entier. Je voulais aller au bout de ce projet quoiqu’il arrive. Mon processus d’écriture, ça a été des interstices là où je pouvais. J’ai mis beaucoup de temps à faire le premier jet.

On attendait notre fille pour le mois de janvier 2023, et en novembre 2022, j’ai envoyé ce premier jet à une dizaine de personnes, dont tu faisais partie, pour le relire et me donner un avis critique. Je me suis dit « je leur laisse un mois, ce qui est un défi pour eux. Ensuite, ils me font des retours et j’ai un mois pour les intégrer pour qu’à la naissance de ma fille, le manuscrit soit achevé et que je puisse consacrer les mois suivants à l’envoyer à des maisons d’édition ». Ce qui s’est passé, c’est que les relecteurs ont respecté le timing et moi au lieu de mettre un mois, j’ai mis un an à faire un second jet. J’avais sous-estimé le travail que ça représentait, et la difficulté à gérer ça de front avec un bébé. Avec un enfant en bas âge, les interstices n’existent plus. Tu ne peux plus structurer un truc. Quand tu as du temps libre, tu dors.

Dans ma façon d’écrire, j’aimerais bien passer à autre chose pour de futurs romans. Déjà, j’ai réduit mon activité professionnelle pour avoir du temps d’écriture un peu plus structuré. Ma fille n’est plus un bébé mais elle reste un enfant en bas âge donc mon temps d’écriture je le consacre pas mal à faire des courses et des lessives. J’arrive quand même à écrire et je vois que ça aide de ne pas bosser à 100 %, mais j’aimerais avoir encore un peu plus de temps. Mon objectif rêvé ce serait de réussir à avoir un mi-temps à consacrer à l’écriture et un mi-temps consacré à mon activité professionnelle. Ce serait déjà un confort incroyable. Avec mon 80 %, je peux réussir à continuer à écrire et je peux envisager de faire d’autres romans, et j’ai d’ailleurs commencé à en écrire un nouveau. Mais c’est compliqué.

Qu’est-ce qui te fait plaisir dans le fait d’écrire ? Qu’est-ce qui fait que tu préfères écrire plutôt que ton activité professionnelle actuelle ?

Très bonne question mais je n’ai pas de très bonne réponse, je crois. Je n’ai jamais ressenti que j’étais capable de m’épanouir dans un travail de bureau ou un travail manuel, un travail salarié on va dire. En disant ça, je n’essaie pas de m’extraire de la masse. Je pense juste sincèrement qu’il y a des gens qui aiment profondément leur travail, qui arrivent à s’épanouir dans leur activité professionnelle. Moi, je n’en suis pas capable. Peut-être que je n’ai jamais trouvé le travail salarié qui pourrait m’épanouir.

Peut-être que François ne participe pas aux bonnes réunions ?

Je n’ai pas de réponse toute faite alors j’essaie de réfléchir en même temps. Je n’ai jamais fantasmé que j’allais trouver le travail de mes rêves. Je me suis toujours dit qu’il n’existait pas parce que le travail ne me faisait pas rêver en fait.

Par ailleurs, depuis que je suis petit, j’ai grandi dans des mondes imaginaires notamment parce que j’ai grandi en Creuse et que c’est un territoire isolé. Mon ouverture vers le monde s’est faite à travers ces mondes-là, à travers la lecture, à travers les jeux-vidéos, les jeux de rôles, les aventures que j’ai inventées dans les chemins creusois avec mes copains.

Très vite, je suis tombé là-dedans et je me suis dit « ça c’est génial ». J’ai toujours eu ce truc de me dire que j’aimerais que ma vie s’articule autour de ça sans conscientiser ce que ça voulait dire, et notamment que malgré tout, ça représentait du travail quoi qu’il en soit. En parallèle de tout ça il y a ce truc de l’écriture en tant que telle : comment s’est arrivé ? Je ne saurais pas le dire mais je sais que ça date déjà de quand j’étais gamin.

Il n’y a pas longtemps, j’ai retrouvé des rédactions qui datent de l’école primaire et clairement j’ai toujours aimé ça. J’ai toujours aimé inventer et raconter des histoires. Je pense que tout ça s’est couplé assez naturellement. Le fait d’avoir besoin de raconter des histoires, le fait d’aimer écrire, le fait d’avoir une passion pour les mondes imaginaires au sens large, le fait de ne pas avoir dans ma tête un chemin tracé pour être architecte, pompier, sage-femme, tout ça a convergé et a conduit à ce que l’écriture occupe une place dans mon quotidien, à l’assumer et à faire en sorte que ça devienne une réalité.

Marseille et le silence, deux autres territoires à explorer

Tu parles beaucoup de la Creuse mais il y a un autre territoire qui est présent dans le livre mais sous une forme d’absence, c’est Marseille.

Le point de départ est, encore une fois, qu’au départ Étienne c’était moi. C’était assez naturel, je ne me suis pas trop posé la question. J’ai voulu assumer le truc jusqu’au bout. C’est un trentenaire bien avancé qui a quitté la Creuse, qui vit à Marseille et qui revient en Creuse. Finalement, ce n’est pas très important qu’il vienne de Marseille. Marseille, c’est plus un clin d’œil à ma propre vie, mais ça pourrait être une autre ville. Dans le récit, ça n’a pas beaucoup d’intérêt. Ce qui est important dans le récit c’est qu’Étienne ai fait sa vie ailleurs et qu’il revienne dans un territoire avec une image passée, dont il ne maîtrise plus les codes. Il retrouve ce territoire qui n’est plus forcément l’ami qu’il avait en tête et qui devient plutôt oppressant et enfermant.

Ça a peut-être son importance parce que Marseille est un peu l’antithèse de la Creuse, sur le climat, sur ce qu’il s’y passe. Une de mes grandes envies serait de faire avec Marseille, ce que tu as fait avec la Creuse. La Provence ce n’est pas que des cigales et de la lavande. Il y a aussi des choses noires. Il y a aussi un Marseille noir.

Carrément. Alors je ne sais pas si Marseille est l’antithèse de la Creuse. C’est une grande ville, c’est une métropole. A ce titre-là, c’est l’antithèse d’un territoire dépeuplé. Mais Marseille a un côté populaire et c’est très valorisant dans ma bouche. J’ai très rarement trouvé ce côté-là dans d’autres villes et c’est un trait de caractère qu’elle partage avec la Creuse même si ce n’est pas du tout le même environnement. A Marseille, il y a une ambiance de village que je n’ai pas retrouvé dans d’autres villes et qu’elle partage avec cette campagne-là. Un village d’un million d’habitants, certes.

Quand je suis arrivé à Marseille, une des premières choses que j’ai vues ce sont les camions à pizza. La pizza c’est un plat national à Marseille. Les camions à pizza, c’est un truc que je n’avais pas revu depuis mon enfance en Creuse parce que les camions à pizza tu en as à la campagne, parce qu’il y a peu de restaurants physiques dans les bleds. Toutes les semaines, avec mes parents, on allait au camion à pizza le mercredi et je n’avais jamais revu ça. Quand je suis arrivé à Marseille et que j’ai vu les camions à pizza, je me suis dit « je vais me sentir bien ici ». Après tu as raison, ce sont des territoires qui ont plein de différences mais il y a quand même, malgré tout, un truc qui les rapproche.

Sur l’idée d’écrire quelque chose de noir mais qui se passerait à Marseille ou en Provence, la Provence c’est différent parce qu’il y a aussi de la campagne même si c’est beaucoup plus urbanisé qu’en Creuse.

Dans Marseille même, c’est un truc qui me traverse aussi. Je n’ai pas l’intention que tous mes romans se passent en Creuse mais je trouve plus compliqué, sur le plan théorique, de situer un roman dans une grande ville comme Marseille. C’est un défi littéraire. Je me dis « wow, ça c’est un truc balèze ». Quand je vois les bouquins le la trilogie marseillaise de Jean-Claude Izzo, je trouve que c’est génial.

Arriver à ancrer une intrigue qui ne se base que sur quelques personnages dans une ville d’un million d’habitants et dans un bouquin de deux-cent pages, et à la fin, tu as l’impression d’avoir plongé dans cette ville, de l’avoir visitée de fond en comble et en même temps d’être resté dans l’intimité des personnages qui sont au centre du roman, je trouve que c’est un tour de force. Je ne suis pas sûr pour l’instant de savoir vraiment le faire. Pas faire aussi bien qu’Izzo, mais juste gérer cette question d’échelle.

Je pense que je vais essayer. Ça fait quinze ans que j’habite à Marseille donc c’est un territoire que je vais explorer, c’est sûr, sur le plan littéraire mais je trouve ça un peu chaud. Ne pas donner l’impression d’un huis clos, que la ville existe vraiment comme elle est : grande, immense, peuplée et en même temps sans se noyer dedans et noyer le lecteur avec. Ça m’intéresse d’essayer de faire ça.

J’arrive à ma dernière question : comme on est à la Plaine du rock, qu’est-ce qu’on écoute en lisant ton livre ?

Alors, tu m’avais posé la question en avance pour que j’ai le temps de réfléchir. J’y ai réfléchi mais tu vas être déçue par la réponse.

Ne me dis pas « Enrico Macias ».

Non. Mais en réalité, et je ne veux pas botter en touche en disant ça, je pense qu’on écoute rien. Pourquoi je dis ça ? Parce que le cadre de ce roman, c’est vraiment cette campagne qui est inquiétante justement par son silence, par son absence de vie, par la solitude qu’elle impose. Pour moi, ça, ça ne s’accompagne pas d’une bande son. Il y a un truc que je n’avais pas forcément conscientiser et ça m’a fait sourire quand tu m’as posé cette question : je me suis dit que, quand Étienne arrive dans la Creuse, son autoradio lâche. Il fait une longue route et son autoradio lâche. En écrivant, je ne me suis pas dit que son autoradio lâchait parce qu’il arrivait dans une zone silencieuse mais c’est bien ça qui se passe, il y a cette connexion avec le monde extérieur, ce truc qui pourrait l’aider à penser à autre chose, et qui l’abandonne. C’est bien ça qui se passe quand il arrive dans cet espace vide, silencieux, froid.

Il faut aller le lire en forêt.

Oui, grave, en forêt, la nuit avec une frontale.

Pourquoi pas ?

Et toi, tu n’as rien écouté en écrivant ?

Non, je n’ai rien écouté en écrivant. Enfin si, parfois, j’écoutais du jazz. En tout cas, un truc sans parole. C’est un peu la base que ce soit pour écrire un bouquin ou pour écrire des mails, c’est compliqué de le faire en se concentrant sur un truc où il y a des paroles je trouve. Souvent, je n’écoutais rien aussi pour la bonne raison que j’écrivais le soir tard, avec des gens qui dormaient à côté. J’aurais pu écouter de la musique avec un casque mais j’aurais eu beaucoup trop peur de ne pas entendre les bruits de la maison autour de moi, et de me faire surprendre. Je me suis quand même fait peur parfois en écrivant ce bouquin.

En tout cas si on écoute un truc en le lisant, peu importe ce que c’est, on l’écoute sur un vieux poste qui grésille, pas en MP3 bien lisse. Un peu comme Étienne, avec son vieux poste qu’il trouve dans la cuisine de sa maison avec les vieux standards qui passent sur la seule radio qu’il arrive à capter.

Mais vraiment je pense que ce n’est pas la peine d’écouter de la musique.

[Mon anti-conseil…en boucle sur les 368 pages du livre]

Je veux bien que tu me racontes comment tu t’es fait peur.

Je me suis plongé moi-même dans le récit. Quand Etienne a commencé à prendre son propre chemin, je prenais conscience de choses en me disant « mais oui, bien sûr, là c’est ça qui va se passer » ou « c’est ça qui s’est passé il y a dix ans, vingt ans dans l’histoire et c’est pour ça que… ». C’est comme si j’avais parfois comme des sortes de petites révélations. Dans ces moments-là, l’histoire me débordait et je me sentais presque spectateur de mon propre récit. Ça m’est arrivée de frissonner et de prendre du recul de mon écran et de regarder autour de moi quand j’écrivais tard le soir en me disant « non, c’est bon, je me suis bien tout seul, il n’y a pas de danger », et tout ça n’est qu’une histoire. On se fait prendre assez vite à notre propre jeu quand on écrit. C’est cool.


« Les voisins d’en face ont dû me prendre pour un barjot »


J’ai aussi vécu cette immersion a un autre niveau. Je pense que ce que j’écris est assez visuel. J’aime l’idée que les lecteurs puissent visualiser le cadre dans lequel se déploie le récit, et tout ce qui s’y passe. Ça peut créer aussi des longueurs descriptives mais ce côté visuel est important pour moi. Je me suis retrouvé pas mal de fois à me lever de ma chaise pour mimer des actions et essayer de comprendre comment je ferais si je devais planter des piquets, casser un cadenas avec une pioche, tenir un pistolet et une lampe torche… J’imagine que d’autres auteurs font ça et que ce n’est pas un truc si fou que ça mais, moi, je n’avais pas l’habitude. La première fois que je l’ai fait je n’assumais pas trop et, après, je me suis mis à le faire assez régulièrement, à me mettre en situation pour ensuite vraiment mieux décrire la scène à l’écrit. Les voisins d’en face ont dû me prendre pour un barjot mais tant pis !


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Commentaires

2 réponses à « D’Ombres et de Crocs – L’entretien de longue haleine »

  1. Avatar de Lucie

    Merci pour cette longue interview, c’est hyper intéressant d’entrer dans le processus de travail d’un·e auteur·ice. J’espère qu’il y en aura d’autres !

    1. Avatar de C. Phobos

      Peut-être avec toi pour la prochaine ? : D

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