Et oui, nouvelle publication pour le 22 décembre. Raymond a mal au crâne et nous aussi bientôt. Alors, pour patientez, je vous offre la troisième partie de Natrix Somnia. Qu’elle accompagne dignement vos toasts de pain de mie.
Le lendemain de sa visite à la distillerie, Raymond tente d’oublier sa gueule de bois en s’activant dans la maison. Il commence par vider un placard dans la chambre de Gaël. Au fond, sous une pile de sacs vides, il tombe sur une boite à chaussures pleines de photographies. Il examine la plus ancienne. Gaël est encore un enfant. Il doit avoir une douzaine d’années et il pose avec son père, debout dans l’arrière-cour. Il décèle en arrière-plan un peu de la porte qui ouvre sur la cave. Gaël lui ressemble. Du moins, il ressemble au garçon qu’il était au même âge. Il porte des souliers qu’on devine parfaitement cirés. Ses chaussettes de laine hautes laissent visibles ses genoux aiguisés de grande perche. Il est attifé d’un short en laine marron, lui-même assorti à son béret. Son père lui entoure les épaules d’un geste du bras qui se veut affectueux, mais ça ne marche pas. Peut-être parce qu’il est difficile d’imaginer de la douceur dans son allure autoritaire, sous ce costume strict, dans ce corps si grand et si droit, sous les pommettes coupantes de ce visage sans sourire. On pourrait presque entendre l’ordre donné au photographe de ne pas rater la prise.
Petit, Raymond le voyait comme un ogre qui emportait sa mère dans une autre pièce où il était interdit d’entrer. À elle, il lui faisait beaucoup de reproches. À lui, il donnait des coups de règles quand ses devoirs n’étaient pas bien faits. Un soir, alors que son père et sa mère étaient ensemble dans la minuscule cuisine, il les entendit conspirer. Son père disait « Ils doivent se rencontrer. On lui dira que Raymond est un cousin. C’est important pour le petit, ils ont le même âge et Gaël sera un bon exemple ». Sa mère répondit « Raymond est mieux ici, avec moi ». Mais l’année suivante, elle tomba très malade et, pendant sa convalescence, il eut le droit d’habiter An Huñvre, le temps des vacances d’été.
C’était il y a bien longtemps. Dans ses yeux d’enfants, la demeure de pierres dorées était un lieu prodigieux et intimidant, avec ses grandes fenêtres, ses rideaux de brocart vert, ses tapis de soie et ses porcelaines si délicates. La première fois qu’il traversa le salon, sa petite main dans celle de son père, il garda la bouche ouverte et les yeux écarquillés, abasourdi par l’énorme cheminée en feu et un peu effrayé par les trophées de chasse suspendus au mur. À l’inverse, la chambre où il dormait lui paraissait triste avec son crucifix et sa décoration de fleurs séchées. Mais elle sentait bon.
Pour Raymond et Gaël, cette maison avait été durant deux mois un terrain de jeux incroyable débordant d’aventures de pirates et de chasses au trésor. La journée, leur père était absent, occupé à ses affaires. Son retour marquait la fin de la joie et le début de longs dîners silencieux durant lesquels ils endossaient le rôle d’enfants bien sages.
La boite à chaussure posée sur les genoux et la photo à la main, Raymond fouille dans ses souvenirs. Comment s’appelait la femme de son père déjà ? Il a beau se creuser la tête, il n’arrive plus à retrouver son prénom. Elle est aussi discrète dans sa mémoire qu’elle l’était au sein de sa famille. D’ailleurs, elle n’est sur aucune photo. Elle devait être gentille, mais il se souvient à peine de lui avoir parlé. Elle sonnait la cloche pour l’heure du repas du soir. Les enfants trouvaient une table dressée et des assiettes bien remplies et, une fois celles-ci terminées, ils écoutaient leur père les édifier d’un sujet ou d’un autre. Lorsque l’horloge sonnait 20h30, il était l’heure de monter dans les chambres. La mère de Gaël prononçait alors ses seules paroles : « Dis, bonne nuit à ton cousin et embrasse ton père ». Ce qui ne manquait jamais d’attrister Raymond, trop jeune pour les secrets. Tous les soirs, à cet instant précis, sa propre mère lui manquait.
Dans la boite, une photographie se détache des autres. Elle est beaucoup plus récente et c’est la seule qui possède un cadre. Gaël doit avoir une cinquantaine d’années. Il est beau. On pourrait dire « qu’il en impose » malgré son pantalon de travail et son t-shirt de Donovan délavé. Grand, comme son père. Comme Raymond aussi, mais sans cet embonpoint qui va avec l’âge et dont il souffre depuis quelques années. Il pose devant la distillerie et apparaît heureux. On dirait qu’il se retient d’éclater de rire. Raymond respire profondément, la gorge serrée. Ça ne passe pas. Il a honte.
À la même période, ou à peu près, il vivait reclus les pires années de sa vie. Son carnet de commande était désespérément vide. Il ne voyait personne, ni sa fille, ni son ancienne compagne, ni ses amis. Il en était incapable. Ses angoisses météorologiques avaient atteint leur apogée. Il était littéralement terrorisé par le mauvais temps. Il passait des nuits sans sommeil, caché sous ses couvertures, à prier pour que le vent cesse. Il avait peur d’être emporté dans son lit par une tornade ou que le toit de sa chambre soit arraché par une tempête. Il se repassait en boucle les images de voitures fracassées par la chute d’arbres ou emportées par les crues. Il imaginait le moment où son corps, gonflé dans l’eau boueuse, serait retrouvé. Les nuits étaient les plus insupportables. Il ne rêvait que de catastrophes, de submersions, de cataclysmes inexorables. Mais, un jour, ses cauchemars avaient cessé, ses angoisses avaient diminué sans qu’il en comprenne la raison. Il ne s’était jamais débarrassé totalement de cette phobie, mais ça n’avait plus jamais été aussi intense.
Jusqu’à aujourd’hui.
Quelque chose semble différent. Raymond s’est réveillé nauséeux. Ses muscles sont comme des nœuds dans le bois. Assis dans l’ancien lit de son frère, encore sous les draps, il essaie de regrouper ses souvenirs de la veille, de bien les séparer des bribes du cauchemar qui lui englue encore l’esprit. Il se rappelle les photographies, le temps qui vire à la tempête dans la soirée. Il se revoit écrire une lettre sur la table de la cuisine. Il est presque minuit. La lampe hésite entre maintenir une lumière fébrile ou s’éteindre complétement. Il sort une bougie mais il ne se fait aucune illusion sur sa capacité à l’éclairer. Ce n’est pas grave, il a envie de lui donner sa chance.
Un éclair. Taranis et sa roue s’effondrent sur le toit. Le frigidaire émet un dernier râle. Le courant est coupé. La pluie grogne derrière les vitres. Elle veut entrer. Raymond prend plusieurs longues respirations avant d’allumer la bougie. Le tableau électrique est dans la cave et l’entrée est à l’extérieur de la maison. Il va devoir sortir sous la pluie battante. Il se rappelle cette vidéo de sophrologie envoyée par sa fille. Elle avait écrit « Pour tes angoisses, Papa » mais il n’est pas bon élève et il ne se souvient de rien.
Tant bien que mal, avec sa bougie, il cherche puis enfile des bottes et une parka. Son téléphone est dans la poche. Il s’excuse auprès de la petite flamme, il lui faudra une meilleure lampe torche pour faire face à la nuit.
Une fois dehors, la pluie lui frappe les oreilles, lui mord les mains et le visage. Les herbes sont toutes collantes d’eau. Elles s’agrippent à ses jambes et y laissent leur marque froide. L’arrière-cour est l’endroit qu’il aime le moins de la maison. Quand on arrive de la route, on ne peut pas savoir qu’elle est là, comme si elle se cachait d’un fait exprès. Elle est dévorée par le lierre et la mousse qui ont, à la lumière de son téléphone, un aspect de fourrure glauque. Ses murs grimpent haut vers la nuit. Une porte faite de planches de bois est encerclée de ronces. Il ne sait pas sur quoi elle ouvre mais ce n’est pas sur la cave. Non, la porte de la cave n’est pas une porte banale. Elle est d’une manière qui ne devrait pas. Elle est plus grande que nécessaire. Elle est plus noire aussi, avec une couronne de fleurs sculptée sur sa face. Raymond reconnaît l’œuvre d’une main enfantine qui tient difficilement son ciseau. Mais il y a de l’application, des détails. Il est debout devant la porte, frigorifié. Elle est déjà ouverte.
Il entre. Il y fait un noir de caveau. Elle sent la terre mouillée. Il commence par explorer ses étagères poussiéreuses. Sur l’une d’elle repose un rat mort sur un bouquet d’herbes séchées. Il n’était pas là la dernière fois. Sa tête est détachée de son corps, rangée entre ses pattes. Le tonnerre bat toujours son tambour. Le compteur électrique est bien trop loin de la porte … Il s’enfonce dans la cave, dans son sol, touche ses murs humides, et son air qui pèse sur ses épaules. C’est au milieu de cette matière sombre qu’il la voit : la baignoire. Posée au cœur de l’ombre sur d’antiques pieds de bois, son ventre est vide et sale, son email blanc fissuré. Il s’approche, touche les parois. Elles sont glacées, bien plus froides que la pièce, et recouvertes de traces de mains cendreuses. Mais les formes des doigts sont trop longues, comme celles des araignées de mer et elles sont partout dans la baignoire, des dizaines de traces incompréhensibles au-dessus d’un fond d’eau étrangement propre. À quelques centimètres, une grande trace mouillée se traine jusqu’à la fenêtre. Quelque chose fait du bruit sur sa gauche.
« Qui est là ? »
Seule la pluie lui répond en redoublant de force. À partir de cet instant, dans son esprit, réalité et cauchemar se confondent dans un amas de sensations. Il ne se souvient pas d’être rentré et de s’être couché. Il se dit qu’il a dû disjoncter, faire une sorte de transe liée à l’angoisse. Ce ne serait pas la première fois. Il n’aime pas cette perte de mémoire. Il n’aime pas non plus l’idée qu’un animal puisse errer dans la cave. Il se lève, s’extirpe du lit. Quand il a les deux pieds bien ancrés au sol, les traces de doigts lui reviennent en mémoire. Et si ce n’était pas un animal ? Toujours en pyjama, il sort pour faire le tour de la maison, cherche des traces de passage, une anomalie quelconque, examine le fenestron de la cave. Il ne trouve rien, ni dans l’herbe aux alentours, ni sur les murs. La maison est la même masse de granit que les jours précédents et, comme les jours précédents, elle semble prise dans un étau de nuages bas et lourds.
J’espère que vous avez apprécié cette lecture. Nous retrouverons Raymond le 5 janvier 2026. En attendant, guettez la météo et souvenez-vous des objets seuls qui vous attendent dans votre cave.



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