Après la mise en ligne du prologue il y a quinze jours, voici le premier des sept chapitres de Natrix Somnia, une nouvelle dont le point de départ fût une baignoire dans une cave en Bretagne.
Le soir de ses soixante ans, aux alentours d’une heure du matin, Gaël s’est rendu dans son garage, a défait la corde d’une poulie accrochée à la charpente et s’est pendu alors que ses amis et employés dansaient, un verre à la main, dans la pièce d’à-côté. Ils le trouvèrent mort vingt minutes plus tard et n’oublieront jamais la déflagration de cette découverte. Célibataire et n’ayant pas d’enfant, il laissait derrière lui, pour l’essentiel, une distillerie florissante et une vieille maison de famille.
Depuis cette soirée, six mois sont passés durant lesquels la maison est restée inhabitée. Derrière ses volets fermés, la poussière a recouvert les meubles et les livres, le froid a pris possession des murs et la cheminée a conservé ses cendres. Le jardin s’est transformé en capharnaüm d’herbes, de ronces et de lierre. Sur les piliers de pierre qui marquent l’entrée de la propriété, il faudrait arracher la végétation pour y lire son nom : An Huñvre, le Rêve.
Mais aujourd’hui, il y a du bruit à l’intérieur. Quelqu’un est là. C’est Raymond, le demi-frère de Gaël et son légataire par la force des choses. Il est arrivé quelques jours plus tôt, dans sa vieille Citroën, avec une valise et les clés serrées dans son poing. Malgré le froid givré du matin, il est resté devant l’entrée de longues minutes pour prendre la mesure de la bâtisse et retrouver des souvenirs. À vrai dire, il n’en a pas beaucoup. Il n’a vécu ici qu’un été, et c’était il y a cinquante ans.
Raymond, lui aussi, fêtera bientôt ses soixante ans. Avec ses filles, si tout va bien. Il ne sait pas grand-chose de l’histoire de ses propres parents. Ils s’étaient aimés un peu, sans doute. Mais son père était déjà marié. Il avait même un premier fils, né quelques mois avant lui. L’arrivée de Raymond n’avait rien changé à cette situation. Il lui arrivait de voir son père certains samedis, mais son frère, jamais. Ils grandissaient loin l’un de l’autre. Deux vies parallèles. Raymond l’imaginait comme un double de lui-même, en mieux. Il s’inventait des jeux où il était son compagnon invisible, ou des mots d’argots secrets rien que pour eux deux. Il n’était pas malheureux pour autant, le solide amour de sa mère suffisait à lui procurer une forme d’équilibre.
Au moment de pousser la porte de An Huñvre, Raymond se souvient que quelque chose changea l’année de ses dix ans. Les visites de son père cessèrent et sa mère refusa ne serait-ce que de mentionner son existence. Ses questions n’entraînaient que des silences, mais il ne s’en inquiéta pas. Sa mère ne pleurait plus le soir et, après tout, il n’aimait pas tellement cet homme. Il regrettait seulement l’absence de son frère.
Dès ses premiers pas sur le parquet de chêne qui craque sous ses pieds, dès sa veste accrochée au vestiaire art nouveau, dès sa valise posée sur le sofa du couloir, Raymond prend conscience que son frère est partout. Ses affaires sont là, intactes, prêtes à être à nouveau utilisées. Elles dorment dans l’air lourd mais elles frémissent à son passage. À moins que ce ne soit le tremblement de la poussière dans les rais de lumière. Vider la maison va demander beaucoup de travail. En traversant les pièces, il essaie d’estimer le temps nécessaire pour la mettre en vente. Il y aura sans doute un coup de peinture à mettre ici et là, de mauvaises surprises. Mais il n’est pas perturbé. Au contraire, il a envie de prendre son temps, de frôler la vie de son demi-frère du bout des doigts, de comprendre pourquoi il n’avait pas fondé de famille. Comprendre la fin qu’il s’était choisie.
Il est encore tôt, le lendemain matin, lorsque quelqu’un frappe à la porte. Raymond éteint le feu sous la cafetière italienne, ouvre la porte. Derrière elle, un homme en ciré dégouline d’eau. Il tient dans ses mains un morceau de gibier saignant, emballé de cellophane. Il s’appelle Letourneur. Il passe en « bon voisin » pour souhaiter la bienvenue. Raymond lui propose d’entrer profiter du café frais. Autant satisfaire la curiosité de cet homme rapidement et passer à autre chose. Mais il commence par lui mentir. Il préfère se présenter comme un cousin éloigné. Il ignore tellement de choses sur Gaël et sur son père que cela lui paraît plus proche de la vérité. Pour un premier contact, c’est aussi plus facile à assumer que le statut d’enfant illégitime issu d’un adultère. Raymond est un homme moderne mais il a ses limites.
« Un homme formidable qui a fait beaucoup de bien autour de lui. Mourir comme ça, c’est incompréhensible ».
C’est la première chose que Letourneur dit à propos de Gaël. Puis, il parle de la distillerie, toujours ouverte et toujours active malgré sa disparition. Raymond n’a pas encore été la voir. Pourtant, c’est la grande réussite de la famille. Créée par son père à force de travail acharné, le fils pris ensuite le flambeau pour créer un des premiers whiskys bretons. Une fierté locale. Il n’en savait pas plus, et encore, ces informations lui avaient été données par le notaire. Letourneur se lance dans un éloge du « bon patron » à poigne mais philanthrope. Il a l’air sincère. Raymond allume une cigarette. Il n’écoute plus vraiment. Machinalement, il ressert une tasse de café à Letourneur qui poursuit :
« Il n’avait jamais un mot méchant pour personne. Vous savez, il a dû supporter tellement de commérages plus jeune qu’il savait le mal que ça peut faire.
— J’ai connu ça aussi. Ce n’est jamais facile. Vous le connaissiez depuis longtemps ?
— Oh oui, on était à l’école ensemble ! Mais, à l’époque, on n’était pas vraiment copains. Mes parents, c’était vraiment l’ancienne génération. Ils n’étaient pas très ouverts.
— Gaël posait problème ?
— Pas lui, non, non. Plutôt ses parents. Vous savez, un exemple : on ne les voyait jamais à l’Église. À l’époque, la messe c’était quelque chose d’important. Il fallait s’y montrer. Enfin, moi, quand j’ai pu ne plus y aller, je ne me suis pas posé la question plus de deux minutes, hein ! Mais voilà, ils restaient beaucoup entre eux. Le père avait déjà la distillerie. Elle marchait bien, même très bien, il embauchait mais ne gardait jamais les employés longtemps. Puis, tout a commencé à se casser la figure sans qu’on comprenne pourquoi. Je ne sais pas si je dois vous le dire, je ne veux pas vous mettre mal à l’aise, mais vous savez, le père, il était un peu volage avec des filles qui étaient trop jeunes pour lui. Ça s’est su. Les gens n’ont pas apprécié. La famille s’est coupée encore un peu plus du reste du village. Les fils sont punis pour les péchés des pères… je n’avais pas le droit de fréquenter Gaël. Et puis, ça ne s’est pas arrangé les années suivantes, avec le départ de sa mère, la faillite… Dans une petite ville comme la nôtre, les histoires circulent vite. »
Letourneur parti, Raymond reste songeur. La faillite de son père, le départ de sa femme. Il ne savait rien de tout ça. Sa mère ne lui en avait jamais parlé. Est-ce qu’elle était même au courant ? À cette période, ils vivaient loin d’ici, dans le sud. Il avait dix-sept ans et ses propres drames intimes à affronter. À cette époque, son frère était devenu une incarnation fantasmée de tout ce qu’il n’était pas : un jeune homme épanoui, sans limite et promis à un bonheur complet. Mais voilà que, presque cinquante ans plus tard, Raymond se retrouve dans une maison qui n’a jamais été la sienne, des lettres de condoléances de parfaits inconnus entassées sur la table. Son frère a mis fin à ses jours et il n’a rien, rien du tout, pour l’expliquer.
Assis dans un fauteuil de velours rouge, il laisse la nuit venir et la piège dans la toile de ses pensées. Une violente averse s’abat sans discontinuer sur les vitres qui tremblent. Raymond déteste le mauvais temps. Vingt ans plus tôt, un psychiatre lui avait déclaré « Vous êtes ombrophobe, monsieur ». Ça ne l’avait pas vraiment aidé et cette peur était restée accrochée à lui encore de nombreuses années. Il repense aux paroles de Letourneur et se demande ce qu’auraient à dire ses propres voisins à son sujet : « C’était un homme prévoyant. Une fois, il m’a prêté son parapluie. Puis, il a sonné à la maison à deux heures du matin. Il a réveillé les gosses. Il voulait le récupérer ».
Les yeux de Raymond suivent lentement le contour des écailles de peinture qui serpentent le long des menuiseries des fenêtres, pistent les gouttes qui glissent derrière la vitre. Il se souvient déjà un peu mieux de l’été qu’il a passé ici, à An Huñvre, l’été de ses dix ans. Il sait désormais que de vieux souvenirs l’attendent.
Revenez sur Les Lettres de Phobós pour lire la deuxième partie de Natrix Somnia le lundi 8 décembre à 18h.

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