D’Ombres et de Crocs, en nous sommeille une bête

Dans une chambre de l’hôpital psychiatrique de Guéret, une femme prononce quelques mots, les premiers depuis plusieurs années. Pour les entendre, son fils, Étienne, revient s’installer pour quelques jours dans sa maison d’enfance. Son retour marque le début d’un thriller dans lequel les secrets de famille s’enracinent dans une Creuse fantastique et sombre.

D’Ombres et de Crocs est paru chez Rouerge. Après un temps de pause, je reprends la publication sur ce blog avec une chronique de ce premier roman de François Pacaud.

Une ballade en Creuse … en roller coaster

Pourquoi chroniquer ce livre ?

Première raison : François Pacaud se trouve être un de mes amis. Nous partageons une admiration pour les excavatrices à godets et le goût des parcs d’attraction. Il me semblait important de lui faire bénéficier de la visibilité des 4 visites mensuelles de ce blog. Je ne vais donc pas faire semblant de ne pas le connaître et je l’appellerai François dans la suite de cette chronique.

Deuxième raison : parce que c’est une réussite ! Si tu aimes les histoires haletantes, frissonner, ne pas lâcher ton livre parce qu’il te faut absolument connaître la suite au plus vite alors d’Ombres et de Crocs est ta prochaine lecture.

Très belle veste portée par Stephen King lors de ses dernières vacances dans le Limousin

Car oui, durant ces 358 pages, l’histoire avance à bon rythme. Pour autant, pas de précipitation. On peut savourer nos secondes d’apesanteur. François prend le temps de poser le personnage d’Étienne, ses fragilités, ses zones d’ombre, de nous immerger dans les forêts creusoises, dans les villages perdus au bout « de routes fatiguées », le tout sans longueur et en délivrant au bon moment les éléments qui propulsent l’intrigue sur une rampe à 105 degrés.

Lecteurs et lectrices découvrant Étienne et la Creuse tranquillement avant l’accélération et les sensations fortes (Roller coasters, Winnipeg Beach, University of Alberta Libraries)

Plusieurs chemins nous sont proposés. On les suit sans se méfier mais, au croisement des routes, la piste change et nous emmène ailleurs sans nous perdre ou nous décevoir.

Sur ces chemins, se trouve Étienne, graphiste à la trentaine bien entamée, installé à Marseille (accordons-lui cette élégance) qui se retrouve, à corps défendant, contraint de se replonger dans son passé et les drames qui l’ont marqué. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça ne va pas très bien se passer pour lui.

Car ce roman est avant tout l’histoire d’un homme qui fissure. Il perd pied et, plus l’histoire avance, plus nous nous interrogeons avec lui sur sa santé mentale. Tout va crescendo : il fait des rêves atroces, ne sait plus ce qu’il a fait ou n’a pas fait, ses rationalisations ne fonctionnent plus et la réalité s’alourdit d’éléments surnaturels.

ça vous fait penser à quelque chose ?

Le style de François est clair, sans fioritures. Les phrases ne sont pas surchargées de mots. Je dirai même que c’est une écriture « qui ne se fait pas remarquer » dans le sens où elle ne vient pas nous distraire de ce qui est entrain de se passer. Elle est au service d’autre chose que d’elle-même tout en se faisant, à certains moments, beauté ténébreuse :

« Les ombres ne cueillent pas les poires. Elles s’étiolent, se noient petit à petit dans un océan de ténèbres, puis disparaissent à tout jamais dans la nuit ». p.19

L’ombre dont il est question ici est le père d’Étienne. Un fils qui vit l’histoire de ses parents de cette manière, ça touche le cœur quand même.

Une quête dans la Forêt Périlleuse

Dans ce thriller fantastique, la Creuse a un rôle ambivalent : elle est à la fois crainte par Étienne, car elle charrie les souvenirs d’intenses souffrances, et elle est aussi un chez-lui réconfortant.

Ce territoire n’est pas un simple décor-prétexte pour nous faire peur. Il joue un véritable rôle. Les forêts sont sombres, froides. Les villages sont vides et silencieux. La Creuse agit sur les événements. Étienne ne doit pas « juste » se confronter à ses cauchemars, il doit le faire dans une grande solitude, dans le froid et dans un silence profond. Car même les oiseaux refusent de chanter dans ses forêts.

En rédigeant cette chronique, le parallèle m’est venu avec la forêt périlleuse du cycle arthurien : la forêt devient le territoire d’une quête fantastique au cours de laquelle Étienne devra faire face à ses peurs et à une part de lui-même qu’il aurait aimé oublier.

« Dark Forest » by Wallboat, CC0 1.0.

Cependant, dans d’Ombres et de Crocs, le monde rural n’est pas uniquement mobilisé pour nous inquiéter. Nous faisons aussi la rencontre de Fernand, dernier habitant d’un village complètement dépeuplé, et d’un chat aux yeux d’or. Nous entendons la voix d’un petit garçon qui nous parle à travers son journal intime. Il nous rappelle que la maison d’enfance dans laquelle Étienne se retrouve coincé, ou Étienne lui-même, n’ont pas toujours été dans cet état de délabrement. Ils ont été, par le passé, joyeux et plein de vie.

L’ambivalence du territoire m’a fait pensé à celle de l’île de Lewis dans la Trilogie Écossaise de Peter May. François me dirait peut-être « abuse pas, prochaine étape, tu me compares à Stephen King » … ou plus probablement : « Toute proportion gardée, tu as quelque part raison ».

« Isle of lewis » by Walt Jabsco is licensed under CC BY-NC-ND 2.0.

Les deux auteurs, en plus d’être tous deux publiés dans la collection Rouergue noir, ont pour point commun de parler d’un lieu qu’ils connaissent bien, même si Peter May n’a pas vraiment vécu sur Lewis. Les deux en tirent la substantifique sombre moelle sans tomber dans un misérabilisme vaguement exotique…de mon point de vue qui est celui d’une personne qui ne connaît ni la Creuse ni Lewis ! Dans sa chronique Babélio, GwennD parle d’un voyage en Creuse « qui a beaucoup fait écho à [s]a région natale par les angoisses et toutes les émotions contradictoires que ça générait« . Je crois que c’est en effet une expérience dans laquelle de nombreuses personnes pourront se retrouver.

Une maison d’enfance délabrée

Je ne voudrais pas faire de cette chronique quelque chose de trop long et lourd mais un dernier élément qui me pousse à vous recommander la lecture d’Ombres et de Crocs est le thème de la maison d’enfance.

À son retour, Étienne ne retrouve pas sa chambre d’adolescent, ses posters de Manau ou d’Offspring (c’est ce que je l’imagine écouter). Sa maison d’enfance tombe en ruine, accumule une multitude de choses abandonnées, à tel point qu’Étienne ne dort pas dans sa chambre (ou dans une chambre tout court). Il préfère se blottir dans un vieux drap, sur un canapé miteux et inconfortable.

Dans le silence de la bâtisse, une voix fait son apparition : celle du petit Alexis à travers son journal et son écriture enfantine dont la candeur et l’innocence tranchent avec la tristesse et l’anxiété d’Étienne, lui-même enfermé dans un dialogue intérieur permanent.

La maison cache des choses qu’il ne veut pas voir mais qu’il l’entourent littéralement. C’est comme nager au milieu des requins blancs protégé par une cage dont la porte est mal fermée. Pire que ça : Étienne a bien conscience que la porte est plus que branlante.

Et c’est là où le titre de cette chronique prend son sens : une fois la fissure largement ouverte, la psyché bien piétinée, que reste-t-il de nous ? Et ce que nous appelons « bête » l’est-elle plus que nous ? D’ombres et de Crocs n’est pas une histoire de loup-garous mais elle aurait pu…

En conclusion, si vous aimez les thrillers, appréciez une écriture fluide, sans trop de déviance (personnellement, j’adore la déviance mais ici ça aurait été décalé), et ne crachez pas sur les dimensions mystérieuses du registre fantastique, je vous recommande D’Ombres et de Crocs !


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