Les prières d’Amélia – Natrix Somnia 6/7

Aujourd’hui, je publie l’avant-dernier chapitre de ma nouvelle Natrix Somnia. Il fait un pas de côté en nous donnant accès à la voix d’Amélia.

Ce samedi matin, Amélia est encore endormie au plus profond de son lit quand son téléphone sonne. Elle réussit tant bien que mal à se lever, le cherche à l’oreille ; ses yeux sont encore à moitié fermé de sommeil. Elle trébuche sur son pantalon abandonné sur le sol. Le téléphone est dans une des poches. Elle le prend, ne décroche pas. Elle pourrait. Il est encore temps mais le nom qui s’affiche la tétanise : « Gaël domicile ». Elle a besoin d’une minute pour se ressaisir. Elle vérifie plusieurs fois le nom dans les appels manqués, se souvient que Gaël est bien mort. Un message sur le répondeur apparaît. Elle l’écoute assise au bord du lit, sa main presse la peau de son ventre pour faire disparaître la sensation de torsion qui s’y loge. Son t-shirt est trop léger pour le froid du matin ; elle a la chair de poule. Le message se lance :

« Bonjour Amélia. C’est Raymond, vous savez le frère de Gaël que vous avez eu la gentillesse de raccompagner. Est-ce que vous seriez disponible ce soir pour venir à An Huñvre ? Je pourrais vous faire de la capponata. En fait, je ne vous cache pas que j’ai du mal à trier ses affaires, à savoir ce qu’il faut vendre, garder. Vous m’aideriez en buvant un peu de sa réserve de vin et vous pourriez prendre ce qui vous serait utile, pour chez vous. Et puis, j’aimerai continuer à vous entendre parler de lui et de la distillerie. Voilà. Tenez-moi au courant ».

Après avoir raccroché, Amélia se fait couler un bain. Elle a besoin de réfléchir, de mettre sa tête sous l’eau et d’entendre le bruit du monde de loin. Une fois immergée, elle se convainc que c’est le bon moment. Il est temps de parler de son histoire à quelqu’un et Raymond représente aussi pour elle un mystère. S’il vide la maison, il finira bien par trouver des vestiges d’elle et de Gaël. Elle ira.

Amélia aime prier le soir, à la nuit tombée. Ce soir, elle ne pourra peut-être pas. Il faudra qu’elle s’en passe. Sa première prière, elle l’a faite quelques jours après ses quinze ans. Elle ne se souvient plus vraiment pourquoi ou si elle avait demandé quelque chose de particulier. C’était peut-être que le mec de sa sœur n’entre plus dans la salle de bain pendant qu’elle prenait sa douche ou que son chien ressuscite ou que le prof de sport, Letourneur, accepte sa dispense le lendemain. Toujours est-il que prier est devenu une habitude. Une habitude un peu honteuse et secrète. Ses parents n’étaient pas croyants. Ils allaient dans les églises sans spiritualité, pour la beauté des édifices. Elle ne tenait pas ça d’eux, c’est sûr. Au début, ils se montraient inquiets, ils ne comprenaient pas : « elle n’allait pas devenir une grenouille de bénitier quand même ». Non, elle n’allait pas faire ça. Elle ne voulait même pas aller à l’Église. Mais elle détestait devoir s’expliquer, se justifier, les rassurer. C’était la première chose qu’elle décidait par elle-même. Elle acheta sa tranquillité en leur promettant d’arrêter. Elle leur fit croire qu’elle était passée à autre chose. En réalité, elle attendait qu’ils soient couchés, que toutes les lumières soient éteintes pour qu’elle puisse fermer sa porte sans éveiller de soupçons. Là, elle s’agenouillait sur le sol, près de son lit, joignait les mains et balbutiait ce qu’elle pouvait. Elle ne connaissait aucune prière alors elle inventait les siennes. Elle y mettait un peu de latin, pioché à gauche et à droite, parce qu’elle trouvait ça beau. Durant le reste de son adolescence et des premières années de sa vie d’adulte, y compris durant ses études à Rennes, elle continua de prier. Beaucoup de ses prières étaient exaucées.

Sauf avec Gaël et sauf avec son chien aussi qui n’est jamais revenu.

Avec Gaël, rien ne se passait comme elle le voulait. Au début, oui. Il l’avait embauché, lui avait appris de belles choses comme la fabrication des élixirs qui enivrent, ceux qui vous révèlent. Elle était son élève. À ses côtés, elle se sentait spéciale. Son nom était apparu de plus en plus souvent dans ses prières. Un samedi, après la fermeture du magasin de la distillerie, alors qu’ils n’étaient plus que tous les deux, Gaël lui avait pris la main, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Elle ne dormit pas chez elle cette nuit-là, ni aucun des samedis qui suivirent. Malgré leurs trente-cinq ans d’écart, elle trouvait qu’il était le plus beau, le plus doué. Il n’avait aucun défaut. Elle aimait même son haleine étrange, légèrement végétale.

Pourtant, elle aurait dû se douter que ça n’irait pas. Dès le départ, ils ne se voyaient qu’un soir par semaine durant lequel ils se retrouvaient toujours chez lui. Jamais à l’extérieur. Il ne voulait pas non plus venir chez elle. À la distillerie personne ne savait. C’est lui qui ne voulait pas. Il était très exigeant sur les précautions à prendre. Leur histoire est devenue un secret supplémentaire dans la vie d’Amélia. Elle se disait que ce n’était peut-être pas si mal. Elle n’aurait pas supporté les regards, les rumeurs inévitables, la remise en cause de sa sincérité. Malgré tout, elle aurait voulu l’avoir pour elle-seule plus d’un soir par semaine. Mais il refusait catégoriquement, se montrait désagréable quand elle insistait. Elle ne comprenait pas ses changements de comportements. Un jour, elle lui dit qu’elle voulait qu’ils arrêtent de se voir. Ce n’était pas vrai mais elle voulait le tester, observer sa réaction. Il a simplement dit « Comme tu voudras ». Ce n’était pas ce qu’elle avait eu envie d’entendre.

À l’époque, la distillerie était en pleine expansion. Elle noyait sa frustration dans le travail, faisait des heures supplémentaires, arrivait très tôt et partait le plus tard possible. La nuit, ses prières prenaient une intensité nouvelle dont Gaël était l’unique objet. De retour à son poste de travail, elle surprenait, l’air de rien, les regards qu’il lui jetait à la dérobée. La vérité est qu’elle les guettait, cherchait désespérément les signes de la réalisation de ses liturgies nocturnes. Malheureusement, c’est l’inverse qui se produisait. Gaël était de moins en moins présent, il ne lui parlait presque plus.

Pour Amélia, ce fût des mois éreintants, troublés, pleins de grands espoirs déçus.

Mais une nuit, alors qu’elle cherchait le sommeil, la lumière de son téléphone éclaira sa chambre. C’était un message de Gaël qui disait « Amélia, tu me manques. Viens samedi. On discutera de nous et de la distillerie ». Elle le relu une dizaine de fois surtout ce premier « tu me manques ». Reconnaissante, elle se leva pour allumer ses meilleures bougies. Elle pria jusqu’au matin à s’en abîmer la chair des mains.

Ils se retrouvèrent chez lui le samedi suivant. La nuit était douce comme le sont celles des prémisses de l’été. Les insectes fredonnaient et s’agitaient dans l’air. La maison était fraîche et sentait à la fois le cèdre et le chaux chanvre. Ils n’ont ni mangé, ni discuté d’eux ou de la distillerie. Une fois déchaussée et son manteau jeté sur la première chaise venue, hypnotisée, elle suivie Gaël dans sa chambre pour effacer les silences des derniers mois.

Trois heures plus tard, les yeux grands ouverts dans le lit, Amélia réfléchissait. Après des mois d’attente, Gaël avait fait le premier pas. Il lui avait affirmé qu’elle lui manquait et venait de lui prouver à quel point ils pouvaient être complices, que leurs liens étaient forts. Dans la chaleur des draps, elle se sentait confiante. Leur relation avait passé un cap. Elle devait aussi donner un gage d’attachement alors elle lui dit ce qu’elle n’avait jamais dit à personne : qu’elle priait tous les soirs, qu’elle se sentait un peu ridicule, à son âge, de ne pas oser en parler, de ne pas oser prier ailleurs que chez elle. Elle lui dit « Tu dois me trouver bête ». D’abord, il ne répondit rien. Ni oui, ni non. Il fixait le mur silencieux et, toujours sans la regarder, il annonça « Tu ne peux pas faire ça ici ».

Amélia tenta de défaire les fils de la corde émotionnelle qui se nouait sous ses yeux. Elle essaya de le rassurer. Elle n’avait pas l’intention de transformer sa maison de famille en temple ou de lui imposer ses croyances. Elle avait voulu partager quelque chose d’intime avec lui. « Ne recommence jamais » a été sa seule réponse. Puis, il péta et se mit à rire. À cet instant, Amélia eu la sensation que ses sentiments étaient pris, roulés en boule bien tassée et balancés dans une poubelle trop pleine. Dans un état de sidération, qu’elle n’avait plus ressenti depuis la mort de son beau-frère dans un accident de moto, elle se rhabilla en silence, sortit de la maison, monta dans sa voiture et rentra. Leur dernière soirée ensemble fut un coup de massue derrière la tête. Amélia se retrouvait au sol sans souffle.

Deux semaines plus tard, Gaël la convoquait dans son bureau. Elle y aurait bientôt une nouvelle distillatrice. Il faudrait qu’elle la forme à leurs process rapidement pour qu’elle puisse proposer une nouvelle gamme d’ici la fin de l’année. D’ailleurs, il organisait une fête pour ses soixante ans ce soir. Elle serait là. Elles pourraient se rencontrer, se serait bien, non ? Amélia avait accepté. Mais avant une heure du matin, Gaël était retrouvé pendu dans son garage.

Revenez par ici le 2 mars pour découvrir le dernier chapitre de Natrix Somnia et découvrir la confrontation entre Raymond et Amélia. D’ici là, avez-vous déjà une idée de la légende qui a servi d’inspiration à cette histoire ?

L’illustration de l’article est « Albino Snake » by edenpictures, licensed under CC BY 2.0.


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