Est-ce que vous en aviez marre de voir des serpents en page d’accueil ? Et bien c’est terminé. La dernière partie de Natrix Somnia a été mise en ligne il y a quinze jours. Nous allons donc continuer sur autre chose. Mais en attendant, vous vous demandez peut-être pourquoi tous ces magnifiques reptiles ? La réponse dans ce billet !

Télécharger Natrix Somnia en format Zine
Attention, cet article divulgâche Natrix Somnia. Alors, peut-être que vous devriez prendre le temps de la lire avant.
Vous la trouverez directement sur ce blog ou bien vous pouvez la la télécharger en format zine (à imprimer en A4 en mode livret)
Une fois imprimé, c’est beaaauuu



Le titre de cette nouvelle est un hommage aux couleuvres à collier dont le petit nom latin est Natrix natrix (il paraît que ce sont de très bonnes nageuses). Somnia, toujours en latin, signifie les rêves. Le titre pourrait donc se traduire par « La couleuvre des rêves ». Comment est-ce que j’en suis arrivée là ?
À l’origine était une baignoire…
Comme je l’explique en chapeau du premier chapitre, cette histoire est née d’une baignoire située dans la cave d’une maison bretonne. Une de mes amies vit dans cette maison et, au moment de son emménagement, elle a été surprise de trouver une baignoire dans la cave. En plus de la baignoire, il y avait aussi un porte serviette, un miroir, une arrivée d’eau et … un sol en terre battue, de l’électricité vite fait, pas de chauffage, pas de lumière (à part un minuscule fenestron).
Après enquête, il se trouve que l’ancienne habitante prenait ses bains là alors que la maison possède une « vraie » salle de bains tout ce qu’il y a de plus utilisable dans le confort moderne.
L’ancienne proprio a, depuis, récupéré sa baignoire. Mais, il ne m’en fallait pas plus pour imaginer un tas d’explications surnaturelles à la présence de cet objet ici et, surtout, à son usage. D’ailleurs, si vous avez une autre explication que celle développée dans Natrix Somnia, même très rationnelle, je vous écoute en commentaire.
Ainsi, le premier bout de texte écrit se situait précisément dans la baignoire et dans la cave :
L’eau la recouvre entièrement.
Sauf la bouche, sauf le nez.
Elle hume les odeurs autour d’elle. Ça sent la terre humide, les murs froids. Ça sent les humains malpropres. Le vent s’est levé et le bruit des bourrasques lui arrive distordu. La conscience du temps lui revient doucement. Elle sort d’abord la tête de l’eau, puis ses bras qu’elle a très longs. Elle s’assoit, prend son cou dans ses mains. Elle tâte sa maigreur. Renifle sa peau.
Tout est parti de là.
Dépasser le cliché du Grande Dame Guignol ?
Au départ, j’imaginais le personnage de la femme de la baignoire comme étant une très vieille femme décharnée et effrayante. Mais très vite, cette approche m’a gênée. En fait, plus je pensais à elle, plus je l’aimais bien. Je n’avais pas envie de l’enfermer dans le stéréotype horrifique de la femme âgée, sorcière, dont le corps est le principal ressort de la peur. Ce stéréotype traverse, au cinéma, toute la hagsploitation ou « Grande Dame Guignol » en français.

Dans la littérature, le dernier exemple qui me soit tombé sous les yeux est Aura de Carlos Fuentes.
Lire l’extrait d’Aura
Tu sombres dans cette torpeur, tu tombes au fond de ce sommeil qui est ton unique sortie, ton unique défense contre la folie. « Elle est folle, elle est folle », te redis-tu pour t’endormir , en répétant avec des mots la scène de la vieille qui, dans le vide, écorchait le cabri invisible avec son couteau imaginaire : « … Elle est folle…»,
au fond de l’abîme obscur, dans ton rêve silencieux, bouche béante, en silence, tu le verras s’avancer vers toi, du fond noir de l’abîme, tu la verras s’avancer à quatre pattes.
En silence,
remuant sa main décharnée, avançant vers toi jusqu’à ce que son visage se colle au tien et que tu vois ces gencives sanglantes de vieille, ces gencives sans dents et que tu cries et qu’elle s’éloigne à nouveau, en agitant sa main, en semant le long de l’abîme les dents jaunes qu’elle va retirant du tablier tâché de sang,
Carlos Fuentes, Aura dans Le Chant des Aveugles, p.47, NRF Gallimard
Et même si ça a donné beaucoup de films et de textes que j’aime beaucoup, ce n’était pas ce que je voulais faire. J’ai voulu lui donner une dimension supplémentaire, plus profonde et, qui sait, peut-être un peu percuter ce tabou.
En faisant de rapides recherches sur la symbolique de la baignoire, je suis tombée sur la légende de Mélusine. Je l’ai rapidement associée à mon personnage. Oui, ce serait une fée plutôt qu’une sorcière. Malgré son apparence hors-norme, elle mettrai des paillettes dans les yeux des hommes ! Il était important que Gaël et Raymond, et leur père avant eux, soient subjugués par la créature.
À la relecture, je trouve que j’aurais dû aller plus loin dans le contrepied du Grande Dame Guignol. Je t’avoue que j’ai aussi un peu de mal à écrire la sensualité alors je ne suis pas sûre d’être bien allée au bout de cette idée.
Comment devient-t’on une créature supernaturelle ?
Une question qui a été motrice pour cette nouvelle a été de réfléchir aux événements qui ont le pouvoir de créer des êtres surnaturels comme Mélusine : pourquoi est-ce qu’on se transforme, pourquoi est-ce qu’on se retrouve maudite ?
Avec le prologue, j’ai voulu suggérer que les créatures, spectres et monstres ont pu subir des injustices et qu’ils mériteraient plus souvent notre compassion ou – a minima – un regard avec des nuances. En gros, je ne voulais pas la démoniser, ou pas sans bonnes raisons !
Dans différentes versions de contes chinois, les femmes serpents sont des héroïnes qui ont le droit à une fin heureuse !

> Lire un article fouillé par Brigitte Duzan sur le conte du Serpent Blanc
Des essais, de la camaraderie et Donovan
Entre la version que vous avez lue et ce rapprochement avec la légende de Mélusine, il y a eu plusieurs étapes et relectures durant lesquelles j’ai essayé de pencher vers la folkhorror, où je ne savais pas pourquoi Raymond était dans cette maison et pourquoi il était si angoissé. C’était bof.
Le résultat de l’année passée sur cette nouvelle, ce sont presque 13 000 mots et pour moi une progression dans ma technique pour proposer des personnages un minimum travaillés et une progression narrative, une structure qui ne soit pas improvisée. Ce texte est passé par tous les temps et tous les points de vue ! J’ai aussi inventé de fausses interviews ou entrées de journaux intimes de Raymond, Amélia et Letourneur (même si je ne lui ai finalement pas donné de vraie place). J’ai tenté de mettre en place les excellents conseils de Pauline Maurroux dans sa newsletter Tchik Tchak.
A chaque étape, j’ai bénéficié de conseils et de bêta-lectures qui ont été structurantes alors je voudrais remercier du fond du cœur Philippe, Marion, Gwenn, François, Lucie, Jean-Baptiste et Minas.
Il reste plusieurs points pas tout à fait satisfaisants pour moi que j’ai décidé d’affronter dans de futures histoires, et laisser celle-ci, pour le moment en témoin de mes avancées.
Pour vous dire au revoir, je vous laisse avec Donovan qui a accompagné l’écriture de cette nouvelle et envoyez-moi vos plus belles photos de cave !



Laisser un commentaire