Qui dit nouvelle année, dit nouveau personnage qui entre en scène : il s’agit d’une magicienne. Souhaitons-lui la bienvenue avec cette quatrième partie.
Raymond est dans un état d’anxiété profonde. Depuis la nuit de la tempête, il rêve de têtes de rats qui l’épient pendant qu’il est nu dans la baignoire. Chaque matin, il se réveille avec une sensation de dégoût comme celle provoquée par la prise en main d’une éponge sale et visqueuse. L’idée d’une intrusion lui serre l’estomac comme une pince. Bizarrement, Letourneur n’est plus passé le voir. Pour ne rien arranger, la pluie ne s’arrête plus. Il n’est pas retourné dans la cave. En fait, il n’a même pas réussi à quitter la maison une seule fois. Il ne fait rien. Il ne donne pas de nouvelles à sa fille. Elle n’en prend pas. La journée, Raymond reste assis dans le fauteuil du salon, face à la cheminée. Quelque chose tremble à l’intérieur des placards. Il est obnubilé par les sons produit par la maison. Elle craque et geint sous l’effet du vent tandis qu’il s’éteint, blotti en son cœur
Ce doit être le matin quand un coup de téléphone l’extirpe de sa léthargie. Un homme lui demande s’il est bien le fils de monsieur Gwilhou. Il travaille pour la maison de retraite où il a séjourné les dernières années de sa vie. Ils ont retrouvé des affaires que son frère n’est jamais venu récupérer. Est-ce qu’il accepterait de venir les chercher ? Ça leur éviterait des démarches. Pour la première fois, Raymond est nommé comme un fils et comme un frère. Il accepte de venir. Son interlocuteur raccrochera en se disant qu’il est étrange d’entendre les gens sourire à l’autre bout du fil. Après un voyage aller-retour d’environ une heure, il revient avec un sac de vêtement usés, un rasoir électrique et un paquet de lettres envoyées par son frère.
Les lettres sont glissées dans une grosse enveloppe de papier kraft. Raymond la prend avec délicatesse, l’ouvre et sort une dizaine de feuilles de papier. Il a l’impression de détenir un trésor, un accès direct et magique aux pensées de son frère. La première lettre a été écrite dix ans plus tôt sur une feuille arrachée à un bloc note. Dès les premiers mots, Raymond est transporté dans un gouffre.
« Papa, ce que je vais dire dans cette lettre doit rester entre nous. Alors s’il te plaît, si tu as demandé à un infirmier de te la lire, dis-lui d’arrêter et fais-le toi-même. Tu es un vieux fou dégénéré mais je sais que tu connais ton intérêt.
Je vais être direct : elle est revenue. Je l’ai trouvée il y a quatre jours dans la cave, blottie dans un coin. J’étais désespéré, Papa. Je voulais en finir. Je voulais me pendre. Tu t’es bien foutu de moi quand je t’ai dit que j’allais faire le premier whisky breton. Tu avais raison. J’ai cru tout perdre. Il ne me restait plus rien jusqu’à ce qu’elle mette ses mains dans les miennes et qu’elle les serre de ses longs doigts.
J’ai enfoui ma tête dans ses cheveux blancs, dans son cou. Elle avait une odeur de sous-bois et de mousse. Ça a duré longtemps. Elle m’a susurré des histoires au creux de l’oreille, des histoires de sœurs et de femmes qui parlent aux animaux.
Elle m’a aussi raconté votre histoire à tous les deux, comment elle t’avait secourue, tout ce qu’elle avait fait pour toi malgré cette autre femme que j’appelais maman, sans rien savoir.
Elle m’a raconté ta trahison. Tu n’as pas pu t’en empêcher vieux bouc ! Je ne la blesserai jamais comme tu l’as fait. C’est ce que je voulais te dire, pour que tu y penses chaque jour, seul dans ta petite chambre, à mourir tout doucement.
Maintenant, je vais pouvoir me faire une vie à moi. »
L’aigreur de cette lettre lui laisse un goût de fer dans la bouche. Il se crispe, il est au bord de quelque chose. Il le sait. La violence des mots de Gaël envers leur père, son envie d’en finir le recouvre, aux yeux de Raymond, d’une ombre nouvelle. Son frère aussi avait vécu dans un monde noir et sans lumière. Mais au plus profond de ses propres abysses, il y avait trouvé une femme et elle l’avait aidé.
Sans attendre, il ouvre une seconde lettre écrite un an plus tard.
« Bonjour papa
On m’a dit que tu ne te portes pas si mal mais que tu es triste et que tu chouines. Je préfère ne pas venir te voir. Pourtant, je crois que te voir si lamentable me ferait plaisir. Je ne sais pas pourquoi, j’ai besoin de te dire que je suis heureux papa. La distillerie décolle plus fort que tout ce que j’aurais pu imaginer. J’ai pris des risques et ça a marché ! J’ai été bien conseillé. Elle est si précieuse. Elle demande si peu en retour ! C’était un peu étrange au début, ce petit rituel. Entrer dans la cave, allumer quelques bougies tandis qu’elle reste assise sur le sol en tailleur, complètement nue. Puis, quand il y a assez de lumière, elle tourne vers moi son visage de cendre et ses yeux noirs et tout le reste de son corps ensuite. Je dois lui donner la main pour qu’elle se lève. Je la caresse en lui donnant des nouvelles de la distillerie et de l’extérieur. Je réponds à toutes ses questions qu’elle murmure à peine, son corps contre le mien. Je la prends elle et ses conseils. Comme tu le faisais toi aussi autrefois. Parfois, elle est plus directive, plus impérieuse. Quand c’est fini, elle me crache dans la bouche. Je devrais être dégoûté par son corps, sa peau écaillée, sa maigreur, ses cheveux qui ondulent le long de son dos. Mais non, elle me fascine. C’est une déesse et elle m’a choisi. Elle est une religion dont je suis le seul croyant et mes prières n’ont rien de propre.
Quand tout est terminé et que je remonte de la cave, il m’arrive de vomir. Je me sens puissant et monstrueux à la fois. Je n’ai plus qu’à mettre en œuvre sa sagesse de magicienne. Et le samedi, quand je ne la vois pas, je suis l’homme le plus normal du monde…Je vois d’autres femmes, des belles, des plus jeunes, des plus fades. Contrairement à toi, je tiens ma promesse ».
Un « homme formidable qui a fait beaucoup de bien autour de lui » mais qui torturait son père avec des lettres pleines de fiel, qui séquestrait peut-être une femme, se vantait de collectionner les conquêtes féminines. À cet instant, Raymond comprend qu’il a été dupé car les lettres de son frère ne sont pas un trésor. Elles sont plutôt une porte qui l’ont mené dans une pièce haute et sombre. Cette pièce, c’est l’esprit de son frère et au sol gît une forme tordue, vivante, encore palpitante. Lire la suite des lettres, ou ne serait-ce que les conserver, pourrait aussi bien lui ouvrir un passage vers son propre esprit, le coloniser de questions nouvelles. Alors dans un geste instinctif, il jette le paquet de feuilles au feu.
Raymond commence à comprendre que « l’homme formidable » avait des secrets et une haine pour son père bien chevillée au corps. Mais que penser de la magicienne ? Est-elle réelle ? Ensemble, faisons un pas dans cette direction le 2 février 2026.



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