Aujourd’hui, avec ce dernier chapitre de Natrix Somnia, vous allez enfin découvrir ce qu’il se passe dans la cave de An Huñvre, qui est la créature et ce qui est réellement arrivé à Gaël. Ça va être intense !
Quand Amélia se gare dans le jardin, l’herbe, l’air, le sol, tout est gelé. La voie lactée forme une cicatrice d’étoiles sur la peau noire du ciel. Elle reste appuyée contre la portière de sa voiture, prend quelques instants pour regarder au-dessus d’elle, souffle dans ses mains pour les réchauffer. Elle se dit qu’elle pourrait tout laisser tomber, partir sans ne rien dire à personne, là maintenant, rouler sans fin, sans direction. Elle ne serait même pas obligée d’envoyer une carte à ses parents. Puis, l’instant passe. Elle reste.
Elle sonne à la porte et, l’espace d’une fraction de seconde, elle voit se superposer toutes les fois où elle s’est trouvée là, excitée ou triste à l’idée de voir Gaël. Mais c’est Raymond qui lui ouvre. Il est grand lui aussi et intriguant avec son allure de mathématicien perdu. Il est habillé, comme le jour de leur rencontre, d’une chemise noire délavée qui ne cache pas la rondeur affleurante de son ventre. Ses manches sont retroussées et son jean, noir aussi, est usé aux genoux. Il n’a pas fait d’effort particulier pour elle. Ses cheveux gris sont ébouriffés. Mais il sent bon. Il porte sur lui une odeur organique de plantes. Elle le remarque pour la première fois : ses yeux sont habités de la même couleur de châtaigne fraiche que ceux de Gaël.
Raymond l’invite dans le salon, lui serre un verre. Elle s’enfonce dans le canapé, retrouve ses repères, l’odeur du bois si caractéristique de la maison. Elle l’écoute parler du temps qu’il fait, s’excuser du désordre, il a été très occupé à débarrasser et trier les affaires de son frère. Sa voix lui paraît différente : plus assurée, plus grave aussi.
« Amélia, je voulais m’excuser. J’aurais dû me présenter immédiatement quand je suis venu à la distillerie. J’ai bien vu que vous étiez contrariée dans la voiture.
— Oui, j’étais surprise.
— Je suis désolé de vous avoir mis dans cette position mais, vous comprenez, Gaël ne m’a connu qu’un été et il pensait que j’étais son cousin. Je ne me sentais pas à l’aise, je ne savais pas comme présenter les choses. »
Amélia acquiesce, dit qu’elle comprend. C’est vrai, elle comprend. Les secrets, elle connaît. Raymond est assis à côté d’elle, une bouteille de vin à la main. L’étiquette est trop ancienne et abîmée pour être lue.
« Vous n’avez pas froid ? J’ai fait du feu mais ce n’est peut-être pas assez ».
C’est vrai qu’il ne fait pas chaud. Elle le lui dit. Amélia regarde autour d’elle et observe un salon parfaitement rangé, comme elle l’a toujours connu. Pourtant, quelque chose la tracasse. Cela fait plusieurs semaines que Raymond est arrivé pour vider la maison et, contrairement à ce qu’il dit, tout est encore en place. Quelques cartons sont posés dans un coin mais ils ne contiennent rien. Le seul changement qu’elle remarque sont les trois photographies posées sur la cheminée. Elle ne les avait jamais vues. L’une représente Gaël enfant avec son père, une autre les employés de la distillerie et la dernière un autre enfant avec sa mère au bord d’un lac.
« Amélia, vous êtes avec moi ? Raymond semble contrarié de ne pas avoir son attention.
— Oui, je vous écoute, excusez-moi. Au téléphone, vous disiez que je pourrais récupérer des affaires, des choses qui pourraient m’être utiles ?
— Bien sûr, cette maison contient plusieurs générations de meubles, d’objets, de souvenirs. Je ne sais pas quoi en faire. J’ai déjà mis de côté quelques cartons pour vous, des livres, des archives de la distillerie principalement. Des vêtements aussi. Vous voulez y jeter un œil ? Tout est dans la chambre de Gaël. »
La chambre de Gaël…l’idée d’y entrer pour la première fois sans lui l’effraie. Elle ne veut pas faire comme si elle n’y était jamais allée. Elle ne va pas feindre la surprise. Elle monte les premières marches de l’escalier. Raymond est derrière elle, tout près. Arrivée en haut, Amélia s’apparaît à elle-même dans le grand miroir doré qui surplombe le palier, accroché sur le mur. La porte de la chambre est juste sur la droite. Mais, au moment de l’ouvrir, le reflet de Raymond apparaît derrière le sien.
Son sourire affable a disparu. Son regard est entièrement tendu vers elle.
La chambre est plongée dans la pénombre. Une lampe est posée au sol. Son abat-jour en tissu, couleur de perle, ne laisse passer qu’un fantôme de lumière, qui survole un tas de carnets et de papiers au milieu de la pièce. L’ensemble des meubles a été poussé contre les murs et leur présence se devine à peine. Amélia se dirige instinctivement vers le lit, caresse l’édredon d’un mouvement doux. Elle s’assoit au bord, hors de portée de la lumière, et elle parle :
« Lui et moi…nous avions quelque chose de fort.
— Je sais.
— Vous savez ?
— Je crois, oui. Il était plus que votre patron ou que votre mentor. Raymond est toujours dans l’embrasure de la porte. Il ressemble à une ombre, ses yeux luisent légèrement.
— Je sais d’autres choses encore, il s’approche, ramasse un des carnets au sol. À présent, il n’est plus qu’à quelques pas. Vous devez vous sentir seule maintenant.
Cette dernière phrase fait sourire Amélia. Elle répond :
— Non, pas tant que ça. Je prie tous les soirs, ça m’aide.
Raymond soupire, il s’assoit sur le lit à son tour. Dans la semi-obscurité, il enlève une poussière imaginaire sur la couverture du carnet qu’il tient sur ses genoux.
— Amélia, racontez-moi la nuit où Gaël est mort. Vous étiez présente.
— Je n’étais pas là quand les autres l’ont trouvé. Je suis partie tôt. Je ne lui ai même pas dit au revoir.
— Vous n’aviez pas le cœur à faire la fête, Amélia ?
— Gaël a été blessant ce soir-là. J’ai préféré ne pas rester. Amélia se ferme, elle ne veut plus parler. Raymond, lui, a les yeux dans le vague, il frotte de son doigt la tranche du carnet.
— Amélia. Je ne voulais pas en arriver là mais tu ne me laisses pas le choix. ».
Il semble hésiter un instant, ouvre le carnet. Il en sort une feuille de papier. Amélia n’a pas besoin de la regarder longtemps. Elle reconnait immédiatement l’écriture de Gaël, serrée et raturée à de nombreux endroits. Au moins, il a eu du mal à l’écrire cette foutue lettre. Elle n’a pas non plus besoin de la lire, elle en connait déjà chaque mot. C’est un brouillon de lettre de licenciement. Son licenciement.
« Apparemment, il n’a pas eu le temps de la terminer. Peut-être n’en avait-il pas vraiment l’intention. Mais les motifs Amélia, les motifs qu’il invoque sont intéressants ».
Pourquoi répète-t-il sans cesse son nom ? Amélia commence à s’agacer de ce tic ridicule.
« Raymond, il n’avait pas de motif. Pas de motif professionnel en tout cas.
— ll parle de comportements obsessionnels, de conflits incessants avec l’équipe, de chantage affectif. Il dit que vous le harceliez. Pourquoi est-ce que vous riez ?
— Parce que vous êtes effrayant. C’est effrayant d’être aussi naïf. Je n’étais pas obsessionnelle. Gaël et moi, nous étions ensemble depuis deux ans. Je dormais ici tous les samedis.
Raymond se lève, allume la lumière. Elle donne une apparence différente à la pièce. D’abord, Amélia cligne des yeux, essaie d’ajuster sa vue à la violence de la luminosité nouvelle. Quand sa vision se stabilise, elle voit le frère de son amant au centre de l’espace, face à elle. Autour d’eux, les murs sont recouverts de traces sombres. On dirait de la terre. Il y en a aussi sur le sol. Dans l’âtre de la cheminée, il y a des fleurs séchées, un bouquet de sauge frais, des bougies éteintes et, dans une boite de verre, une longue mèche de cheveux blancs.
« Oui les samedis, ce serait bien.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Qu’on pourrait se voir les samedis, ce serait idéal.
La couleur de ses yeux semble avoir légèrement foncé. Ils sont plantés sur Amélia, comme la garde de son sourire de dague.
— Je pourrais me débarrasser de cette lettre, je le veux, je le veux très fort. Je ne voudrais pas que tu aies une mauvaise réputation ou que tout ça vienne aux oreilles de tes collègues, ou même de tes parents. Mais tu devras être reconnaissante.
Le visage de Raymond est traversé par un rictus, le même que Gaël le soir de sa mort. Amélia est ramenée trois mois plus tôt dans la cave de An Huñvre. Déjà, à cette époque, elle ne s’était pas laissée faire. Aujourd’hui, non plus. Elle est forte de toutes ses prières et son dieu répond toujours. Elle se lève à son tour. Elle sait ce qu’elle doit faire. Elle court à travers la pièce. Même si Raymond se tient plus droit et paraît plus vigoureux, il reste un homme usé par des décennies de peur. Le temps qu’il comprenne, elle est déjà dehors.
Elle s’engouffre dans la cour. Un cri résonne derrière elle. C’est Raymond qui l’appelle, paniqué, mais elle n’a pas peur ; elle ne s’arrête pas. Au contraire, ce cri, elle le savoure dans sa course. Enfin, elle est arrivée, devant la porte noire de la cave. Il lui semble que, depuis la nuit de la mort de Gaël, un morceau de son esprit est resté là, plongé dans un bain d’eau grise. C’est ici qu’elle a demandé des explications à Gaël sur le brouillon de licenciement « oublié » sur son bureau. C’est ici aussi qu’elle l’a étranglé de rage avec une vieille corde qui trainait au sol. Ensuite, elle ne se souvient de rien, ni d’avoir déplacé son corps au garage, ni d’avoir descendu la poulie. Elle s’est réveillée le lendemain dans une aube froide au milieu d’un champ, deux kilomètres plus loin. Elle avait un goût de cendre dans la bouche et des brûlures en forme de filament sur les hanches et les fesses. Désormais, elle n’a qu’à pousser la porte pour se souvenir et se défendre. Elle ne craint rien car elle sait qu’Il l’accompagne, le Serpent qu’elle prie depuis ses quinze ans. Elle récite :
Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort,
Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi :
Ton fouet et tes crocs me rassurent.
Tu te dresses devant moi glorieux et nu,
En face de mes adversaires ;
Tu oins de sang ma tête,
Et ma coupe déborde.
Raymond arrive derrière elle, haletant. Elle entend sa respiration.
« Je lui ai promis de ne jamais venir le samedi.
— Moi, je n’ai rien promis.
— Si tu ouvres cette porte, je ne sais pas ce qu’elle va faire ».
D’abord, elle ne fait rien. Elle reste immobile, nue dans sa baignoire.
L’eau la recouvre entièrement.
Sauf la bouche, sauf le nez.
Elle hume les odeurs autour d’elle. Ça sent la terre humide, les murs froids. Ça sent les humains malpropres. Le vent s’est levé et le bruit des bourrasques lui arrive distordu. La conscience du temps lui revient doucement. Elle sort d’abord la tête de l’eau, puis ses bras qu’elle a très longs. Elle s’assoit, prend son cou dans ses mains. Elle tâte sa maigreur. Renifle sa peau.
Elle se lève, dégoulinante. L’eau coule le long de ses seins évidés, de ses hanches décharnées. Ses doigts s’entortillent dans ses cheveux gris. Elle ne fait aucune réponse à leur intrusion dans son royaume. Son torse creux est prolongé par une queue d’écailles brunes qui clapote dans une eau odorante de fleurs et de mort. Puis, elle sourit de ses dents pointues. Alors Amélia sait qu’elle vient de de trouver la magicienne. Ses prières sont les mêmes que les siennes. Elles sont deux vouivres, une ancienne et une en devenir. Dans la baignoire, elles prennent tout leur temps. Elles sont chez elles et leurs histoires seront racontées, elles le savent. C’est-ce que Mélusine lui susurre à l’oreille tandis que le corps de Raymond éventré repose dans un coin de la cave.
Voilà, nous arrivons au bout de l’histoire de Natrix Somnia, nouvelle de presque 13 000 mots que je vous livre feuilletonnée, tous les quinze jours depuis le mois d’octobre. N’hésitez pas à me dire ce vous en avez pensé en commentaire.



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