En 1812, les frères Grimm publient le recueil Contes de l’enfance et du foyer dans lequel se trouve La Mort Marraine. Deux cents ans plus tard, Sally Nicholls en propose une adaptation, illustrée par Julia Sardà, sous le titre Le Conte du pêcheur (ou Godfather Death), sortie chez Gallimard Jeunesse. Cette chronique est donc celle d’un livre jeunesse qui nous rappelle notre inéluctable fin.

Bienvenue dans cet article super léger et joyeux
Un conte méconnu : La Mort Marraine
Dans le conte des frères Grimm, un pêcheur, père de treize enfants, cherche un parrain ou une marraine pour son dernier né. Ce sera La Mort et elle prendra son rôle très au sérieux. Elle offre ainsi au jeune garçon un cadeau qu’il utilise pour devenir le médecin le plus renommé du royaume. Mais la princesse qu’il aime tombe gravement malade. Refusant qu’elle meure, il ruse contre sa marraine et la sauve. Il le paiera de sa propre vie.
ou l’écouter :
Ce n’est pas le conte le plus connu des frères Grimm si on compare à Blanche Neige, Hansel et Gretel, la Belle aux Bois Dormant, etc. On devine que la mort plaît moins que les princesses. Pourtant, malgré mon titre introductif, il n’est peut-être pas si méconnu, puisqu’il en existe bien d’autres versions comme celle d’Anne Quesemand et Laurent Berman (que je n’ai pas lue). Le personnage de La Mort dans le Disque-monde a aussi une fille adoptive. Il existe aussi des variantes dans lesquelles la Mort n’a pas toujours un rôle positif, et le jeune homme n’est pas toujours médecin comme dans le court métrage suisse Le vigneron et la mort.
La version de Sally Nicholls diffère de celle des frères Grimm sur plusieurs points. Tout d’abord, le père reste le personnage central de l’histoire. Ce n’est pas son fils, qui est d’ailleurs son seul enfant. Malgré tout, il est si pauvre qu’il ne peut lui offrir de cadeau à sa naissance. En compensation, il se met en quête d’un bon parrain.
Sur son chemin, il rencontre Dieu et le diable qui lui proposent tous deux d’être le parrain de son enfant. Le pêcheur refuse car « qui ferait confiance au diable ? » et « est-ce que Dieu ferait vraiment du bon boulot quand on voit l’ampleur des injustices qui gangrènent le monde ? ». Son choix se porte sur sa troisième rencontre : La Mort, car celle-ci est honnête et impartiale : elle n’oublie personne (en latin Nemini Parco).

Honorée d’être choisie, la Mort fait un cadeau au père mais celui-ci en fait un usage sans discernement qui finit par mal tourner. La fin est cruelle, plus cruelle que celle du conte « original ».
Dédramatiser le macabre par le dessin
Pour ce livre, Sally Nicholls a travaillé avec Julia Sardà qui est une de mes illustratrices préférées. J’ai également dans ma bibliothèque Le Talisman du loup et La Reine et les Trois sœurs.



Ses dessins me font revivre une sensation très puissante de l’enfance : celle où devant une image, une photographie, je pouvais m’imaginer tout un univers à explorer, où j’avais envie de plonger dans une forêt, dans cet arrière plan qu’on ne voit pas mais qu’on devine parce que l’artiste a mis tout en place pour qu’on puisse le faire.

Son univers graphique est automnal, peuplé de bestioles attachantes, de sorcières, de crapauds, de lutins-soleil. Les couleurs orangées, le marron et les verts foncés dominent. C’est particulièrement le cas dans Le Conte du Pêcheur.

L’exemple ci-dessus montre quelque chose qu j’aime beaucoup dans son travail : les motifs ! Regardez le carrelage de la chambre, les textures des rideaux du lit, du drap qui recouvre le roi, des vêtements. Je me régale aussi de ses dessins des végétaux qui ont un côté assez art nouveau. Ils ne sont pas du tout dans un registre réaliste mais, avec un trait ou deux, un petit effet de courbe, on se dit tout de suite « mais oui, c’est un chardon…en plus mignon ».
Pour Le Conte du Pêcheur, elle a notamment dessiné beaucoup de coquelicots. Là où la Mort passe, le coquelicot pousse, symbole du caractère éphémère de la vie. L’autrice étant anglaise, c’est peut-être aussi une référence aux poppies de la première guerre mondiale.

Pourtant autant, l’univers de ce livre jeunesse reste clairement dans le merveilleux et un merveilleux plutôt médiévalisant.
Le ciel est habité de comètes et d’oiseaux. Le soleil et la lune y sont des observateurs discrets des choix – bons ou mauvais -faits par les êtres humains. Comme les marginalia de certains manuscrits médiévaux, judicieusement placés sur la page, ils apportent une touche drôle à un sujet difficile.





Un château par Julia Sardà
Réponses à Charles VI et Lamentations, BnF, Manuscrits occidentaux, FRANCAIS 23 279
Une ville par Julia Sardà
En effet, on est quand même face à un livre pour enfant dont la mort est au centre de l’histoire. Alors quoi en penser ?
Macabradabra ! La mort racontée aux enfants
Sally Nicholls est quaker. Elle a expliqué elle-même, dans plusieurs interviews, que sa foi est importante pour comprendre qui elle est et comment elle voit le monde. Comme ce n’est pas sans importance dans son travail et que le quakerisme n’est pas un culte très bien connu par nos contrées, vous pouvez passez par sa page Wikipiéda pour en savoir plus. Très rapidement, les quakers, ou la Société religieuse des ami.es, prônent un mode de vie simple, la liberté de croyance individuelle, l’absence de crédo et de la hiérarchie, l’égalitarisme, le refus du mensonge et de la guerre et, pour toutes ces raisons, ils ont été persécutés aux XVIIIe siècle dans les colonies britanniques américaines.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Sally Nicholls aborde un sujet difficile. Elle a, par exemple, écrit Quand vous lirez ce livre (Ways to Live Forever) qui raconte la vie d’un garçon de 11 ans atteint d’une leucémie. Il a reçu plusieurs chroniques sur Livraddict, si vous voulez jetez un œil.
Contrairement à ce que l’on chercherait parfois à faire croire, les contes et leurs réécritures ne sont pas là pour mieux faire oublier le réel, mais pour consolider au contraire notre capacité à l’affronter. Rien n’est parfois plus réaliste que certains « contes de fées ».
Peyrache-Leborgne, Dominique. « Que sont Perrault, Grimm, Andersen devenus ? De la réécriture
contemporaine des contes classiques ». L’usage du conte, édité par Patricia Eichel-Lojkine, Presses
universitaires de Rennes, 2017, https://doi.org/10.4000/13chj.
Alors, est-ce que je vous conseille la lecture de ce livre pour vos enfants ? Oui, complètement. Peu importe à quel point vous êtes des parents géniaux, la vie des enfants est pleine d’injustices et d’événements douloureux. Si ce n’est pas la leur alors c’est celle de leur copain ou de leur copine de classe alors pourquoi leur cacher des problèmes qu’ils connaissent déjà ? Au contraire, il y a dans ce livre une belle matière à discussion sur tout un tas de questions : les morts injustes, la pauvreté, l’appât du gain, la peur…
Toutes ces réflexions ne sont pas non plus inutiles pour les parents…et puis le monde a besoin des gothiques. C’est tout.
Je vous laisse avec Angelo Branduardi et le bal en fa dièse mineur
Toi maîtresse du monde
Soit bienvenue dans nos maisons
Pose la faux au creux de toute nos musiques
Prends place dans nos danses
Et si tu danses encore
Toute la mort sera morte à l′aurore
Je dédie cette chronique à deux personnes : Juliette qui m’a fait connaître Julia Sardà et avec qui je pourrais dévaliser toutes les librairies du monde ; et Sofia, ce n’est pas ton histoire, mais il m’était difficile de ne pas penser à toi.




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