Hurdy Gurdy Man – Natrix Somnia 5/7

Toutes les vérités ne sont pas bonnes à lire et Raymond va maintenant vérifier cet adage.

Dans un premier temps, Raymond a essayé d’oublier les lettres de Gaël, faire comme si elles n’avaient jamais existé et qu’il ne les avait jamais lues. Mais il n’a pas réussi, alors il a rationalisé. Oui, son frère semblait avoir un secret, mais ce n’était peut-être pas si terrible. Il n’y avait pas vraiment de femme dans la cave. À dix-sept ans, Gaël s’était retrouvé seul avec son père. Sa mère était partie, la distillerie coulait. Ils travaillaient ensemble et vivaient dans la même maison. Ils avaient très bien pu développer un délire commun, une « folie à deux » impliquant une « magicienne consolatrice ».

Cette explication lui a redonné un peu de contenance. Il s’est remis au travail : vider la maison… il doit vider la maison. Il commence sa journée par monter quelques cartons à l’étage, ouvre des tiroirs. Dans l’un d’entre eux, il tombe sur ce qui semble être une cachette à marijuana. Il y a aussi un calepin en cuir rouge. À l’intérieur, Raymond découvre une trentaine de numéros de téléphone associés à des prénoms de femmes. Parmi eux, il y a celui d’Amélia. Il y a des dates, des commentaires. Il n’aime pas ce qu’il lit dans ce carnet. Il va pour le jeter au feu, comme pour les lettres. Son geste les lui rappelle. Mais, au dernier moment, debout devant les flammes, il hésite et range l’archive des conquêtes de son frère dans sa poche.

Dehors, il pleut encore. Raymond regarde par la fenêtre. Son corps est une contraction de haine. La pluie, la peur, sont des harceleuses et cette maison est un trou, mais c’est terminé. Il remonte dans sa chambre, fait sa valise. Il en sert très fort la poignée quand il redescend, presque en courant. De l’autre main, il récupère ses clés de voiture qui sont posées sur la console à l’entrée. Il pose la valise au sol, va pour tourner la poignée, mais quand il tend la main, la poignée s’éloigne. Il recommence et n’attrape dans ses doigts que du vide. Il ne comprend pas. Il se dit « Raymond, tu dois avancer ». Rien ne se passe. Il n’y arrive pas. Ses jambes l’abandonnent, lui refusent le droit d’aller plus loin. Sa poitrine l’oppresse. Alors, il fait demi-tour et s’assoit dans le fauteuil de velours rouge élimé, face à la cheminée, le temps nécessaire pour retrouver un rythme cardiaque qui lui convienne mieux.

Il est désormais 23h. Raymond est toujours assis dans son fauteuil, un verre de whisky Gwilhou à la main. Son troisième. Il dresse le bilan de ce qu’il sait sur son frère. Pendant des années, il avait incarné une vie alternative inaccessible, un idéal que ses propres phobies l’empêchaient d’espérer de pouvoir, un jour, toucher du doigt. Il avale le fond de son verre, se resserre. D’ordinaire, l’alcool l’éteint et fait refluer sa colère au loin. Mais pas ce soir. Ce soir, elle persiste à gronder bas dans son ventre. Il est coincé dans cette baraque à essayer de comprendre quoi ? Que son père était un hypocrite ? Un menteur ? Lui aussi aurait pu avoir d’autres ambitions. Sa fille et ses leçons de vie, où était-elle maintenant ? Avec sa mère sûrement, à rire de lui. Gaël avait trouvé un génie qui avait réalisé ses vœux, et ça avait mal tourné pour lui. Tout le monde le trouvait impressionnant. Encore des mensonges ! Il se faisait passer pour un homme adroit, intelligent mais il n’avait fait que tricher. Il avait fini par ne plus se supporter et maintenant, c’est lui qui devait assurer le service après-vente et gérer ses histoires.

Raymond marmonne, se repasse chaque détail, chaque nuit passée dans la maison, chaque cauchemar dont il peut se souvenir. Alors, le pire devient possible. Il pense à la créature de Gaël, aux traces de doigts terriblement longs sur les parois de la baignoire, à l’eau claire et au rat posé comme une offrande. Il imagine une femme, en bas, semblable à la séquestrée de Poitiers, affamée et affaiblie. Sur cette image, il s’endort.

Il rêve qu’il est Gaël, qu’il est dans la baignoire de la cave et qu’il embrasse à pleine bouche une femme lézarde, blanche comme un ver, et dans laquelle ses mains s’enfoncent.

Quand il se réveille, Raymond a chaud, très chaud. Il bande. Il sort pour prendre l’air. Pour une fois, le soleil a tapé fort et il peut sentir l’humidité chaude du jardin remonter du sol vers le ciel. Il se dirige vers la cave. Les arabesques de fleurs maladroitement sculptées dansent sur le bois de la porte. Il les caresse du plat de la main. Quand il en a fait le tour, il frappe doucement et tend l’oreille. La porte s’ouvre d’elle-même, sans vent, sans grincement sinistre. Au contraire, elle glisse comme huilée à l’instant. Raymond pénètre dans une tendre obscurité habillée de quelques bougies posées sur le sol. L’odeur de sous-bois s’infiltre dans ses narines tandis qu’il avance dans un espace qu’il ne reconnait plus. L’air scintille autour de lui. Il se sent entouré d’arbres immenses mais invisibles. Il voit des gouttes d’or perler des étagères, du cadre de fenêtre vermoulu, du manche de la vieille pelle qui gît au sol. La baignoire irradie, aussi blanche et lumineuse qu’un coquillage de nacre. Cette fois-ci, la créature n’a pas fui sa présence. Elle attend, assise en tailleur dans le coin de la pièce, plongée dans un noir de satin. Elle en fait son vêtement qui dessine des ombres sur ses seins et sur l’intérieur de ses cuisses. Son corps est grand. Son corps est maigre. On lui voit les côtes, toutes pâles comme son visage. Une couronne de cheveux longs et blancs lui ceint la tête et c’est en plongeant dans ses yeux d’obsidienne que tout lui revient.

Ce n’est pas leur première rencontre.

Les murs de la cave s’effacent et le voilà cinquante ans en arrière. C’est le plein été. Gaël et lui ont dix ans. Ils sont de retour du village et marchent le long de la route. Ils ont acheté des pétards. Ils s’amusent, parient sur le bruit qu’ils feront. Mais alors que le ciel était bleu et calme quelques minutes plus tôt, le voici qui s’emballe, gronde. L’instant qui suit, il s’ouvre sur les deux enfants dans un fracas d’eau et d’éclairs, les trempe jusqu’aux os. Ils avancent difficilement sous le déluge. La pluie et le vent les repoussent, leur fouettent les yeux. Raymond ne voit rien ou presque et pleure beaucoup. L’eau dévale la route avec avidité, toujours plus forte et puissante sur leurs jambes fébriles. Gaël se montre courageux. Il serre contre lui celui qu’il pense être son cousin. Ils n’ont rien pour s’abriter. Ce jour-là, à ce moment précis, Raymond prend conscience que lui, petit enfant, pourrait disparaître sur une route isolée, par le simple fait d’une grosse averse, ou d’une foudre qui frappe.

Et c’est quand ils n’en peuvent plus, qu’ils pensent que tout est fini, qu’elle apparaît. Dans les souvenirs de Raymond, elle est identique à aujourd’hui. Elle est la même forme blanchâtre et allongée qui tend les bras vers eux, les tire à elle pour les abriter dans ses cheveux de diamant. Elle est si forte alors qu’elle et si maigre ! Ils n’ont plus peur car ils sont entrés dans un autre monde dont ils garderont la sensation de longues heures après leur réveil. Car ce n’était qu’un rêve. Du moins c’est ce que leur dit leur père. Au téléphone, il se vantera auprès de la mère de Raymond de les avoir sauvés, eux « sales gosses ingrats qui ne respectent rien ».

C’était il y a cinquante ans. Depuis, Raymond a toujours peur du mauvais temps. Mais là, assis avec elle sur le rebord d’une vieille baignoire de porcelaine, ses mains sur ses hanches frêles et sa langue râpeuse dans sa bouche, il devient un homme nouveau. Il sent un courage qu’il ne se connaissait pas se diffuser dans l’ensemble de son corps. Une puissance liquide entre en lui, traverse ses nerfs, ses veines, gonfle sa gorge. Il se sent capable d’explorer les montagnes les plus hautes et de planter son drapeau dans un blizzard de glace, d’affronter des tempêtes marines pour conquérir or et pouvoir. Tout peut être à lui. Amélia aussi, s’il le veut.

Quand il remonte dans la maison, il est surpris par le calme. En ramassant son verre de whisky renversé sur le sol, il passe sa langue sur ses lèvres. La saveur de la reine des limaces persiste sur sa bouche sous la forme d’une pellicule gouteuse.

Désormais, il ne craint plus d’aller dans la cave. Il lui rend visite chaque jour, sauf les samedis. Le samedi est un jour qu’elle a interdit. Alors ce matin, comme il ne peut pas la voir, il fume assis à nouveau dans le fauteuil de velours rouge, ses longues jambes croisées. Il écoute tranquillement les bruits de la maison et du dehors. Il sent bien qu’il n’est plus tout à fait lui-même, que cette délicieuse intoxication le transforme. Le calepin de Gaël est posé sur l’accoudoir et, sous ses yeux, se trouve le numéro d’Amélia. Il imagine qu’elle se sent seule sans son mentor et son amant. Elle sera heureuse qu’il l’appelle. Alors, tandis que la pluie se déverse sur la maison et les champs alentours, il allume une nouvelle cigarette, serein.

Raymond nous prouve qu’il n’est pas nécessaire de partir loin pour voyager ailleurs. Où cela va-t-il le mener ? Avec la sixième partie, qui sera publiée le 19 février 2026, nous nous approcherons tranquillement de la réponse.

« Snake » par dave.scriven est sous licence CC BY-NC 2.0.


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