Pour approfondir le thème des ruralité fantastiques, j’ai fait un tour dans ma bibliothèque pour voir ce que j’avais sous la main. Ce billet ne présente donc pas ce qu’il existe de meilleur ou de plus original mais quelques lectures qui me sont, un jour, passées sous les yeux et qui méritent d’être recommandées. Vous y trouverez une statue malfaisante, un homme-bouc et une faille spatio-temporelle.
La Malvenue de Claude Seignolle

Claude Seignolle est le premier auteur auquel j’ai pensé grâce à son chef d’œuvre : La Malvenue. Mon édition date de 2014 et est éditée par Libretto. Il s’agit d’une version remaniée par l’auteur qui l’a raccourcie de 300 pages pour ne garder que la quintessence du texte original. L’histoire prend place dans la Sologne du début du XXe siècle.
Jeanne a seize ans, une cicatrice en forme d’étoile sur le front. Elle est la fille des maîtres de la ferme et elle n’aime pas être commandée. Dès les premières pages, elle se dévoile incendiaire, perverse et séductrice. Mais, au fil de son roman, Seignolle nous livre un personnage bien plus complexe. Jeanne réagit à l’influence d’une force ancestrale et haineuse. Celle-ci gît cachée dans un morceau de pierre, trouvé dans le marais de la Noue. Ce marais est une eau pourrie à l’image des secrets de famille et des douleurs qui sont tues sur plusieurs générations. Cette force ne lui permettra donc pas de s’émanciper.
Pourquoi lire La Malvenue ? Parce que la noirceur qui s’en dégage semble venir de temps immémoriaux, de légendes gallo-romaines mélangées à des croyances plus modernes et c’est viscéralement terrifiant. Quelle est la tangibilité de notre monde si des choses inconnues, venues d’univers si anciens que nous n’avons aucun repère pour les imaginer, peuvent surgir à tout moment de la terre ? Si elles peuvent surgir pleines de haine et d’une envie brute et instinctive de nous détruire ? 1
« Jeanne n’a pas bougé. Ses pieds fouillent un peu plus la vase. L’eau croupie lui vient aux genoux. Sa robe flotte autour d’elle comme un pétale fané. La fille est fascinée. Elle ne fait rien pour suivre Lucas dans sa fuite. Ses yeux sont tellement tendus vers ce qu’elle voit, qu’elle souffre comme si on les lui arrachait. Une de ses mains serre sa gorge, l’autre reste refermée sur ses lèvres. Là-bas, la forme lave toujours sans s’occuper de quoi que ce soit. Elle frappe, frappe : « Plic…ploc…plic…ploc… » Son bras se lève et s’abaisse en mesure, inlassablement, mais son corps, recouvert d’une vague étoffe, mise d’une mode ancienne, s’arrête à ses épaules. Elle n’a pas de tête. »
L’Homme Bouc de Corbeyran et Aurélien Morinière
Avançons vers une malveillance purement humaine et plus contemporaine avec L’Homme Bouc, roman graphique de Corbeyran, illustré par Aurélien Morinière. Dans une forêt pluvieuse, Adèle promène son chien. Celui-ci est retrouvé le lendemain éventré et cloué sur une porte. Qu’est-devenue la jeune femme de dix-sept ans ? Pourquoi retrouve-t-on des amulettes faites d’os d’oiseaux dans sa chambre ?

J’ai tiré ce livre de l’étagère sur laquelle il sommeillait car il possède plusieurs points communs avec D’Ombres et de Crocs.
Il s’agit d’un polar fantastique qui se déroule aussi dans le Limousin. Si vous avez l’occasion d’y jeter un œil, vous vous rendrez-compte qu’ils ont d’autres similitudes mais je ne voudrais pas vous gâcher le plaisir de les découvrir par vous-même.
Je vous conseille d’attendre un soir d’orage pour vous immerger dans cette histoire qui raconte l’enquête menée par la gendarme Gaëlle Déméter. Pour retrouver Adèle, elle décide de faire appel à une de ses amies chamane qui, en plus de porter des t-shirt de Rammstein, fait avancer l’enquête en repérant l’aura malveillante du méchant de l’histoire. Mais vous savez quoi ? En fait, ça ne marche pas si mal. L’illustration porte l’ambiance solidement. Je me souviens avoir lu L’Homme Bouc d’une traite une première fois juste après Noël, de l’avoir relue une deuxième fois quelques mois plus tard pour retrouver le goût de son ambiance glauque. Je l’ai parcouru à nouveau pour cet article et c’est toujours bien ! Il y a des visages de bouc qu’on ne peut pas oublier…
L’Homme Peuplé de Franck Bouysse
Harry est un écrivain qui vient de s’installer dans une maison isolée, peu meublée et froide au milieu du massif Central. Sa solitude va être bousculée par sa rencontre avec Marie, l’épicière du village, et par une série d’événements étranges qu’il a beaucoup de mal à comprendre.

Là aussi, même si l’ouvrage ne se revendique pas du fantastique, nous retrouvons des traumatismes transformés en hantise, en phénomènes surnaturels. Ils sont les résidus des vies passées et de la violence d’un monde resserré sur lui-même, qui persistent à se cacher dans les murs des vieilles maisons.
D’ailleurs, l’extrait mis en avant par l’éditeur au moment de la sortie du livre braque la lumière sur cette idée :
Depuis les origines, c’est-à-dire une centaine d’années avant cette soirée d’hiver, la maison n’a subi aucune transformation ni même de rénovation notoire. Elle fonctionne comme une mémoire autonome, qui ne jette rien, entasse sans ordre apparent, se souvient et oublie, oublie et se souvient, parce que rien ne se perd tout à fait, que c’est là, quelque part dans un recoin, sous des piles d’autres choses, parfois à la surface.
En conclusion, que nous dit cette sélection de trois livres, auxquels on peut ajouter D’Ombres et de Crocs, sur les interprétations fantastiques de la ruralité ?
En premier lieu, ils nous disent que les secrets de famille s’accrochent assez bien aux murs des vieilles bâtisses ! Peut-être que cette idée prend une force particulière dans un environnement isolé, dans de petites communautés où tout le monde se connaît et où les liens peuvent être forts. La vulnérabilité des personnages est sans doute encore plus marquée quand ils sont coincés dans leur maison d’enfance.
La forêt, les bois, les climats difficiles semblent aussi être propices à la manifestation de l’inconnu, à l’intériorité des personnages qui vont progressivement douter de leur réalité.
Dans ma sélection, à part La Malvenue, les œuvres se déroulent dans le massif Central. Est-ce un hasard ? La fameuse « diagonale du vide » serait-elle devenue un fantasme dans une France majoritairement urbanisée ou péri-urbanisée ? Est-ce que c’est ici, et seulement ici, que se cachent les dernières créatures ? Les villes n’ont-elles pas aussi leur lot d’isolement et de solitude, de perversité, de secrets de famille, de légendes ?
Enfin, dernier constat, cette sélection est uniquement masculine avec des « Hommes Quelque Chose ». Donc, j’ai un peu cherché et voici d’autres propositions de lectures que je ne connais pas encore et qui vont venir augmenter la pile à lire !





Les Légendes rustiques de George Sand
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Crédit de l’image d’illustration de l’article : « highest swamp in the world » by mbeachy is licensed under CC BY-NC-SA 2.0.
- Malgré tout, j’imagine bien une explication pour ce qui est de la divinité malveillante de la Malvenue mais je ne veux pas vous spoiler. ↩︎



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