{"id":1052,"date":"2025-12-22T18:00:00","date_gmt":"2025-12-22T17:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/lettresdephobos.com\/?p=1052"},"modified":"2025-12-30T20:42:29","modified_gmt":"2025-12-30T19:42:29","slug":"une-nuit-de-tempete-natrix-somnia-3-8","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/2025\/12\/22\/une-nuit-de-tempete-natrix-somnia-3-8\/","title":{"rendered":"Une nuit de temp\u00eate &#8211; Natrix Somnia 3\/7"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-border-color has-base-color has-contrast-background-color has-text-color has-background has-link-color wp-elements-93d9632d7b06be2b3ad6a2f6c3dc02d2\" style=\"border-color:#191818;border-width:4px\">Et oui, nouvelle publication pour  le 22 d\u00e9cembre. Raymond a mal au cr\u00e2ne et nous aussi bient\u00f4t. Alors, pour patientez, je vous offre la troisi\u00e8me partie de <em>Natrix Somnia<\/em>. Qu&rsquo;elle accompagne dignement vos toasts de pain de mie.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<div style=\"height:45px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le lendemain de sa visite \u00e0 la distillerie, Raymond tente d\u2019oublier sa gueule de bois en s&rsquo;activant dans la maison. Il commence par vider un placard dans la chambre de Ga\u00ebl. Au fond, sous une pile de sacs vides, il tombe sur une boite \u00e0 chaussures pleines de photographies. Il examine la plus ancienne. Ga\u00ebl est encore un enfant. Il doit avoir une douzaine d\u2019ann\u00e9es et il pose avec son p\u00e8re, debout dans l\u2019arri\u00e8re-cour. Il d\u00e9c\u00e8le en arri\u00e8re-plan un peu de la porte qui ouvre sur la cave. Ga\u00ebl lui ressemble. Du moins, il ressemble au gar\u00e7on qu\u2019il \u00e9tait au m\u00eame \u00e2ge. Il porte des souliers qu\u2019on devine parfaitement cir\u00e9s. Ses chaussettes de laine hautes laissent visibles ses genoux aiguis\u00e9s de grande perche. Il est attif\u00e9 d\u2019un short en laine marron, lui-m\u00eame assorti \u00e0 son b\u00e9ret. Son p\u00e8re lui entoure les \u00e9paules d\u2019un geste du bras qui se veut affectueux, mais \u00e7a ne marche pas. Peut-\u00eatre parce qu\u2019il est difficile d\u2019imaginer de la douceur dans son allure autoritaire, sous ce costume strict, dans ce corps si grand et si droit, sous les pommettes coupantes de ce visage sans sourire. On pourrait presque entendre l\u2019ordre donn\u00e9 au photographe de ne pas rater la prise.<\/p>\n\n\n\n<p>Petit, Raymond le voyait comme un ogre qui emportait sa m\u00e8re dans une autre pi\u00e8ce o\u00f9 il \u00e9tait interdit d\u2019entrer. \u00c0 elle, il lui faisait beaucoup de reproches. \u00c0 lui, il donnait des coups de r\u00e8gles quand ses devoirs n&rsquo;\u00e9taient pas bien faits. Un soir, alors que son p\u00e8re et sa m\u00e8re \u00e9taient ensemble dans la minuscule cuisine, il les entendit conspirer. Son p\u00e8re disait \u00ab\u00a0Ils doivent se rencontrer. On lui dira que Raymond est un cousin. C\u2019est important pour le petit, ils ont le m\u00eame \u00e2ge et Ga\u00ebl sera un bon exemple\u00a0\u00bb. Sa m\u00e8re r\u00e9pondit \u00ab\u00a0Raymond est mieux ici, avec moi\u00a0\u00bb. Mais l\u2019ann\u00e9e suivante, elle tomba tr\u00e8s malade et, pendant sa convalescence, il eut le droit d\u2019habiter <em>An Hu\u00f1vre,<\/em> le temps des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait il y a bien longtemps. Dans ses yeux d\u2019enfants, la demeure de pierres dor\u00e9es \u00e9tait un lieu prodigieux et intimidant, avec ses grandes fen\u00eatres, ses rideaux de brocart vert, ses tapis de soie et ses porcelaines si d\u00e9licates. La premi\u00e8re fois qu\u2019il traversa le salon, sa petite main dans celle de son p\u00e8re, il garda la bouche ouverte et les yeux \u00e9carquill\u00e9s, abasourdi par l\u2019\u00e9norme chemin\u00e9e en feu et un peu effray\u00e9 par les troph\u00e9es de chasse suspendus au mur. \u00c0 l&rsquo;inverse, la chambre o\u00f9 il dormait lui paraissait triste avec son crucifix et sa d\u00e9coration de fleurs s\u00e9ch\u00e9es. Mais elle sentait bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Raymond et Ga\u00ebl, cette maison avait \u00e9t\u00e9 durant deux mois un terrain de jeux incroyable d\u00e9bordant d\u2019aventures de pirates et de chasses au tr\u00e9sor. La journ\u00e9e, leur p\u00e8re \u00e9tait absent, occup\u00e9 \u00e0 ses affaires. Son retour marquait la fin de la joie et le d\u00e9but de longs d\u00eeners silencieux durant lesquels ils endossaient le r\u00f4le d&rsquo;enfants bien sages.<\/p>\n\n\n\n<p>La boite \u00e0 chaussure pos\u00e9e sur les genoux et la photo \u00e0 la main, Raymond fouille dans ses souvenirs. Comment s\u2019appelait la femme de son p\u00e8re d\u00e9j\u00e0&nbsp;? Il a beau se creuser la t\u00eate, il n\u2019arrive plus \u00e0 retrouver son pr\u00e9nom. Elle est aussi discr\u00e8te dans sa m\u00e9moire qu\u2019elle l\u2019\u00e9tait au sein de sa famille. D\u2019ailleurs, elle n\u2019est sur aucune photo. Elle devait \u00eatre gentille, mais il se souvient \u00e0 peine de lui avoir parl\u00e9. Elle sonnait la cloche pour l\u2019heure du repas du soir. Les enfants trouvaient une table dress\u00e9e et des assiettes bien remplies et, une fois celles-ci termin\u00e9es, ils \u00e9coutaient leur p\u00e8re les \u00e9difier d&rsquo;un sujet ou d&rsquo;un autre. Lorsque l&rsquo;horloge sonnait 20h30, il \u00e9tait l&rsquo;heure de monter dans les chambres. La m\u00e8re de Ga\u00ebl pronon\u00e7ait alors ses seules paroles : \u00ab&nbsp;Dis, bonne nuit \u00e0 ton cousin et embrasse ton p\u00e8re \u00bb. Ce qui ne manquait jamais d&rsquo;attrister Raymond, trop jeune pour les secrets. Tous les soirs, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, sa propre m\u00e8re lui manquait.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la boite, une photographie se d\u00e9tache des autres. Elle est beaucoup plus r\u00e9cente et c\u2019est la seule qui poss\u00e8de un cadre. Ga\u00ebl doit avoir une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Il est beau. On pourrait dire \u00ab&nbsp;qu\u2019il en impose&nbsp;\u00bb malgr\u00e9 son pantalon de travail et son t-shirt de Donovan d\u00e9lav\u00e9. Grand, comme son p\u00e8re. Comme Raymond aussi, mais sans cet embonpoint qui va avec l\u2019\u00e2ge et dont il souffre depuis quelques ann\u00e9es. Il pose devant la distillerie et appara\u00eet heureux. On dirait qu\u2019il se retient d\u2019\u00e9clater de rire. Raymond respire profond\u00e9ment, la gorge serr\u00e9e. \u00c7a ne passe pas. Il a honte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la m\u00eame p\u00e9riode, ou \u00e0 peu pr\u00e8s, il vivait reclus les pires ann\u00e9es de sa vie. Son carnet de commande \u00e9tait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vide. Il ne voyait personne, ni sa fille, ni son ancienne compagne, ni ses amis. Il en \u00e9tait incapable. Ses angoisses m\u00e9t\u00e9orologiques avaient atteint leur apog\u00e9e. Il \u00e9tait litt\u00e9ralement terroris\u00e9 par le mauvais temps. Il passait des nuits sans sommeil, cach\u00e9 sous ses couvertures, \u00e0 prier pour que le vent cesse. Il avait peur d\u2019\u00eatre emport\u00e9 dans son lit par une tornade ou que le toit de sa chambre soit arrach\u00e9 par une temp\u00eate. Il se repassait en boucle les images de voitures fracass\u00e9es par la chute d\u2019arbres ou emport\u00e9es par les crues. Il imaginait le moment o\u00f9 son corps, gonfl\u00e9 dans l&rsquo;eau boueuse, serait retrouv\u00e9. Les nuits \u00e9taient les plus insupportables. Il ne r\u00eavait que de catastrophes, de submersions, de cataclysmes inexorables. Mais, un jour, ses cauchemars avaient cess\u00e9, ses angoisses avaient diminu\u00e9 sans qu\u2019il en comprenne la raison. Il ne s&rsquo;\u00e9tait jamais d\u00e9barrass\u00e9 totalement de cette phobie, mais \u00e7a n\u2019avait plus jamais \u00e9t\u00e9 aussi intense.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque chose semble diff\u00e9rent. Raymond s&rsquo;est r\u00e9veill\u00e9 naus\u00e9eux. Ses muscles sont comme des n\u0153uds dans le bois. Assis dans l\u2019ancien lit de son fr\u00e8re, encore sous les draps, il essaie de regrouper ses souvenirs de la veille, de bien les s\u00e9parer des bribes du cauchemar qui lui englue encore l\u2019esprit. Il se rappelle les photographies, le temps qui vire \u00e0 la temp\u00eate dans la soir\u00e9e. Il se revoit \u00e9crire une lettre sur la table de la cuisine. Il est presque minuit. La lampe h\u00e9site entre maintenir une lumi\u00e8re f\u00e9brile ou s\u2019\u00e9teindre compl\u00e9tement. Il sort une bougie mais il ne se fait aucune illusion sur sa capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9clairer. Ce n&rsquo;est pas grave, il a envie de lui donner sa chance.<\/p>\n\n\n\n<p>Un \u00e9clair. Taranis et sa roue s\u2019effondrent sur le toit. Le frigidaire \u00e9met un dernier r\u00e2le. Le courant est coup\u00e9. La pluie grogne derri\u00e8re les vitres. Elle veut entrer. Raymond prend plusieurs longues respirations avant d\u2019allumer la bougie. Le tableau \u00e9lectrique est dans la cave et l\u2019entr\u00e9e est \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la maison. Il va devoir sortir sous la pluie battante. Il se rappelle cette vid\u00e9o de sophrologie envoy\u00e9e par sa fille. Elle avait \u00e9crit \u00ab&nbsp;Pour tes angoisses, Papa&nbsp;\u00bb mais il n\u2019est pas bon \u00e9l\u00e8ve et il ne se souvient de rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Tant bien que mal, avec sa bougie, il cherche puis enfile des bottes et une parka. Son t\u00e9l\u00e9phone est dans la poche. Il s\u2019excuse aupr\u00e8s de la petite flamme, il lui faudra une meilleure lampe torche pour faire face \u00e0 la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois dehors, la pluie lui frappe les oreilles, lui mord les mains et le visage. Les herbes sont toutes collantes d&rsquo;eau. Elles s\u2019agrippent \u00e0 ses jambes et y laissent leur marque froide. L\u2019arri\u00e8re-cour est l\u2019endroit qu\u2019il aime le moins de la maison. Quand on arrive de la route, on ne peut pas savoir qu\u2019elle est l\u00e0, comme si elle se cachait d\u2019un fait expr\u00e8s. Elle est d\u00e9vor\u00e9e par le lierre et la mousse qui ont, \u00e0 la lumi\u00e8re de son t\u00e9l\u00e9phone, un aspect de fourrure glauque. Ses murs grimpent haut vers la nuit. Une porte faite de planches de bois est encercl\u00e9e de ronces. Il ne sait pas sur quoi elle ouvre mais ce n\u2019est pas sur la cave. Non, la porte de la cave n\u2019est pas une porte banale. Elle est d\u2019une mani\u00e8re qui ne devrait pas. Elle est plus grande que n\u00e9cessaire. Elle est plus noire aussi, avec une couronne de fleurs sculpt\u00e9e sur sa face. Raymond reconna\u00eet l\u2019\u0153uvre d\u2019une main enfantine qui tient difficilement son ciseau. Mais il y a de l\u2019application, des d\u00e9tails. Il est debout devant la porte, frigorifi\u00e9. Elle est d\u00e9j\u00e0 ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il entre. Il y fait un noir de caveau. Elle sent la terre mouill\u00e9e. Il commence par explorer ses \u00e9tag\u00e8res poussi\u00e9reuses. Sur l\u2019une d\u2019elle repose un rat mort sur un bouquet d\u2019herbes s\u00e9ch\u00e9es. Il n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 la derni\u00e8re fois. Sa t\u00eate est d\u00e9tach\u00e9e de son corps, rang\u00e9e entre ses pattes. Le tonnerre bat toujours son tambour. Le compteur \u00e9lectrique est bien trop loin de la porte &#8230; Il s\u2019enfonce dans la cave, dans son sol, touche ses murs humides, et son air qui p\u00e8se sur ses \u00e9paules. C\u2019est au milieu de cette mati\u00e8re sombre qu\u2019il la voit&nbsp;: la baignoire. Pos\u00e9e au c\u0153ur de l\u2019ombre sur d\u2019antiques pieds de bois, son ventre est vide et sale, son email blanc fissur\u00e9. Il s\u2019approche, touche les parois. Elles sont glac\u00e9es, bien plus froides que la pi\u00e8ce, et recouvertes de traces de mains cendreuses. Mais les formes des doigts sont trop longues, comme celles des araign\u00e9es de mer et elles sont partout dans la baignoire, des dizaines de traces incompr\u00e9hensibles au-dessus d\u2019un fond d\u2019eau \u00e9trangement propre. \u00c0 quelques centim\u00e8tres, une grande trace mouill\u00e9e se traine jusqu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre. Quelque chose fait du bruit sur sa gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qui est l\u00e0&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Seule la pluie lui r\u00e9pond en redoublant de force. \u00c0 partir de cet instant, dans son esprit, r\u00e9alit\u00e9 et cauchemar se confondent dans un amas de sensations. Il ne se souvient pas d\u2019\u00eatre rentr\u00e9 et de s\u2019\u00eatre couch\u00e9. Il se dit qu\u2019il a d\u00fb disjoncter, faire une sorte de transe li\u00e9e \u00e0 l\u2019angoisse. Ce ne serait pas la premi\u00e8re fois. Il n\u2019aime pas cette perte de m\u00e9moire. Il n\u2019aime pas non plus l\u2019id\u00e9e qu\u2019un animal puisse errer dans la cave. Il se l\u00e8ve, s&rsquo;extirpe du lit. Quand il a les deux pieds bien ancr\u00e9s au sol, les traces de doigts lui reviennent en m\u00e9moire. Et si ce n\u2019\u00e9tait pas un animal&nbsp;? Toujours en pyjama, il sort pour faire le tour de la maison, cherche des traces de passage, une anomalie quelconque, examine le fenestron de la cave. Il ne trouve rien, ni dans l\u2019herbe aux alentours, ni sur les murs. La maison est la m\u00eame masse de granit que les jours pr\u00e9c\u00e9dents et, comme les jours pr\u00e9c\u00e9dents, elle semble prise dans un \u00e9tau de nuages bas et lourds.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:45px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-border-color has-base-color has-contrast-background-color has-text-color has-background has-link-color wp-elements-43cf042f9e947c9592e7817eba45c65d\" style=\"border-color:#191818;border-width:4px\">J&rsquo;esp\u00e8re que vous avez appr\u00e9ci\u00e9 cette lecture. Nous retrouverons Raymond le 5 janvier 2026. En attendant, guettez la m\u00e9t\u00e9o et souvenez-vous des objets seuls qui vous attendent dans votre cave.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et oui, nouvelle publication pour le 22 d\u00e9cembre. Raymond a mal au cr\u00e2ne et nous aussi bient\u00f4t. Alors, pour patientez, je vous offre la troisi\u00e8me partie de Natrix Somnia. 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