{"id":1017,"date":"2025-12-08T18:00:00","date_gmt":"2025-12-08T17:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/lettresdephobos.com\/?p=1017"},"modified":"2025-12-01T15:40:48","modified_gmt":"2025-12-01T14:40:48","slug":"amelia-natrix-somnia-2-8","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/2025\/12\/08\/amelia-natrix-somnia-2-8\/","title":{"rendered":"Am\u00e9lia &#8211; Natrix Somnia 2\/7"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-contrast-color has-text-color has-background has-link-color wp-elements-12fb739c34231e88baf724686006eaae wp-block-paragraph\" style=\"border-width:4px;background-color:#63a65f\">Seconde partie de <em>Natrix Somnia<\/em>, dans laquelle notre cher Raymond termine compl\u00e8tement ivre.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<div style=\"height:41px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap wp-block-paragraph\">Raymond vit \u00e0 <em>An Hu\u00f1vre <\/em>depuis cinq jours. Enfin, il n\u2019est pas s\u00fbr que \u00ab&nbsp;vivre&nbsp;\u00bb soit le mot le plus adapt\u00e9. Il \u00ab&nbsp;est l\u00e0&nbsp;\u00bb, mais il ne se sent pas \u00e0 sa place. Pourtant, tout est \u00e0 lui, y compris les affaires de Ga\u00ebl qu\u2019il s\u2019efforce de trier. Il tente de faire \u00e9merger une image de son fr\u00e8re en d\u00e9taillant chaque objet, en imaginant ses gestes lorsqu&rsquo;il les avait en main. Il se construit une carte mentale de ses go\u00fbts. Fermer un carton lui prend donc un temps infini. Il a parfois l\u2019impression qu\u2019il est toujours l\u00e0, que la porte va s\u2019ouvrir, que ce sera lui et qu\u2019il dira \u00ab&nbsp;Ne touche pas \u00e0 \u00e7a&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Ne mets tes doigts sur la face des vinyles&nbsp;\u00bb. Mais la porte reste ferm\u00e9e et personne ne lui dit rien. La veille, il est descendu \u00e0 la cave pour la premi\u00e8re fois. Mais elle n\u2019a rien de particulier, \u00e0 part une vieille baignoire inutile stock\u00e9e l\u00e0, qu\u2019il aura bien du mal \u00e0 d\u00e9barrasser seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis son arriv\u00e9e, la pluie semble ne jamais vouloir s\u2019arr\u00eater. Cet apr\u00e8s-midi, petit miracle, une \u00e9claircie se montre enfin. Le soleil fait danser ses rayons sur les brins d\u2019herbe encore mouill\u00e9s. Raymond attrape les cl\u00e9s de la Citro\u00ebn. Il est temps pour lui de voir de ses propres yeux la distillerie Gwilhou. Quinze minutes plus tard, quand il descend de voiture, sa premi\u00e8re impression est, qu\u2019elle aussi, n\u2019est pas \u00e0 sa place. C\u2019est un monumental cube de bois et de verre, pos\u00e9 au milieu d\u2019une prairie dont le flanc a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en parking. Quelques clients paissent tranquillement sur la terrasse ensoleill\u00e9e. Deux entrep\u00f4ts, plus petits et bien plus anciens, affichent encore de vieilles publicit\u00e9s effac\u00e9es sur leurs murs de brique, discr\u00e8te contestation de la modernit\u00e9 des lieux. Les portes vitr\u00e9es d\u00e9tectent la pr\u00e9sence de Raymond et ouvrent le passage vers un int\u00e9rieur froid, anguleux, propre. Un \u00e9cran affiche les horaires des visites et des d\u00e9gustations. Il r\u00e8gle le prix demand\u00e9 sur une borne automatique et il s\u2019assoit pour attendre le guide annonc\u00e9 au milieu une demi-douzaine de touristes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La visite dure quarante minutes durant lesquelles Raymond se prend en plein visage que, dans cette \u00e9pop\u00e9e familiale, il n\u2019existe pas. Ce n\u2019est pas une d\u00e9couverte, mais le vivre si directement est une autre chose. Alors, il se concentre sur les d\u00e9tails techniques&nbsp;: la taille des alambics, la temp\u00e9rature n\u00e9cessaire aux bact\u00e9ries. \u00c0 la fin, il se sent mieux. Pour ne rien g\u00e2cher, Le whisky est bon et il fait la rencontre d\u2019Am\u00e9lia.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Am\u00e9lia \u00e0 l\u2019\u00e2ge de sa fille, 25 ans. Elle appara\u00eet derri\u00e8re une cuve, au milieu d\u2019un champ d\u2019odeurs d\u2019orge torr\u00e9fi\u00e9, dans un bleu de travail trop grand pour elle. Elle est si concentr\u00e9e qu\u2019elle semble ne pas s\u2019apercevoir de la pr\u00e9sence du groupe de visiteurs patauds, au milieu de son espace de travail. C\u2019est un \u00e9cureuil roux aux gestes agiles dans une for\u00eat d\u2019inox, de tubes et d\u2019\u00e9chelles. Elle l\u00e8ve la t\u00eate, les regarde. Raymond s\u2019attend presque \u00e0 ce qu\u2019elle leur jette des glands au visage mais, heureusement, elle n\u2019en fait rien. Elle se contente de sourire. Elle les retrouvera pour la d\u00e9gustation, plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand ce moment arrive, ils sautent avec elle de verre en verre, go\u00fbtent des fruits tourb\u00e9s, cuivr\u00e9s, blonds, reviennent vers la pomme, guid\u00e9s dans cet \u00e9lan par sa connaissance impeccable de bouilleuse de cru. Raymond est un peu ivre. La d\u00e9gustation est termin\u00e9e mais il reprend un verre. Il est curieux et interroge Am\u00e9lia sur sa vie. Elle est d\u2019ici, n\u00e9e \u00e0 Lannion, \u00e9lev\u00e9e par des parents instituteurs \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de l\u00e0. Elle a toujours connu la distillerie. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, elle \u00e9tait plut\u00f4t moribonde. Apr\u00e8s deux d\u00e9cennies florissantes, le p\u00e8re Gwilhou avait perdu l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de ses clients. Personne ne pouvait vraiment dire pourquoi. Ce f\u00fbt le d\u00e9but d\u2019un d\u00e9clin \u00e9trange. L\u2019entreprise vivotait tant bien que mal. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand son p\u00e8re \u00e9tait entr\u00e9 en maison de retraite, Ga\u00ebl avait eu l\u2019id\u00e9e de faire du whisky. Am\u00e9lia \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 la distillerie l\u2019\u00e9t\u00e9 suivant pour payer ses \u00e9tudes. Elle faisait les visites, l\u2019accueil, un peu de vente. \u00c0 l\u2019obtention de sa licence, elle avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 quitter Rennes et revenir de mani\u00e8re permanente. Ce choix intrigue Raymond. Sa propre fille, au m\u00eame \u00e2ge, avait tout fait pour vivre dans une grande ville, loin de ses parents n\u00e9vros\u00e9s. Mais pas Am\u00e9lia. Elle aimait l\u2019ambiance, le travail ici. Et puis Ga\u00ebl l\u2019avait prise sous son aile. Il l\u2019avait pouss\u00e9e \u00e0 voir plus grand et \u00e0 se former pour devenir elle-aussi distillatrice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Raymond boit ses verres et ses paroles. Il n\u2019est plus en \u00e9tat de conduire. Am\u00e9lia propose de le raccompagner. Elle a l\u2019habitude de rendre service. En plus, ce client lui rappelle quelqu\u2019un. Elle n\u2019a pas envie de rentrer chez elle avant d\u2019avoir trouv\u00e9 qui. Dans la voiture, elle demande, pour la forme, si la musique le d\u00e9range, puis elle glisse un CD dans le lecteur, un vieux best-of qui tra\u00eene dans la porti\u00e8re depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>When I look over my shoulder<br>What do you think I see&nbsp;?<br>Some other cat lookin\u2019 over<br>His shoulder at me<br>And he\u2019s strange, sure is strange&nbsp;<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle ne met pas le volume aussi fort qu\u2019\u00e0 son habitude. Son passager lui donne les directions \u2013 prochaine \u00e0 droite, tout droit sur quatre kilom\u00e8tres environ. Chanson suivante. Au fur et \u00e0 mesure que la route se d\u00e9roule devant elle, elle croit deviner leur destination. Il n\u2019y a pas beaucoup de maisons par l\u00e0. Elle se tend. La discussion n\u2019est plus qu\u2019un filet de mots. Les derni\u00e8res secondes d\u2019<em>Hurdy Gurdy Man <\/em>s\u2019\u00e9teignent et rien ne prend la suite. Uniquement le bruit du moteur et des pneus sur l\u2019asphalte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Raymond regarde la nuit s\u2019\u00e9tendre. Il ne se sent pas tr\u00e8s bien, ouvre un peu la fen\u00eatre. Il n\u2019a pas os\u00e9 se pr\u00e9senter \u00e0 Am\u00e9lia comme le fr\u00e8re de son patron d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Il sait qu\u2019elle aura des questions et lui aucune r\u00e9ponse. Aucune r\u00e9ponse avec laquelle il ne soit \u00e0 l\u2019aise en tout cas. Enfin, au d\u00e9tour d\u2019un virage, appara\u00eet le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 <em>An Hu\u00f1vre<\/em>. La maison surgit sous la lumi\u00e8re crue des phares. Un renard s\u2019enfuit. Am\u00e9lia arr\u00eate la voiture mais laisse tourner le moteur, le regard fix\u00e9 sur la fa\u00e7ade sombre et les mains crisp\u00e9es sur le volant. Au moment o\u00f9 Raymond s\u2019appr\u00eate \u00e0 descendre, elle lui jette&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;C\u2019est la maison de Ga\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Oui, c\u2019\u00e9tait mon fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Voil\u00e0, elle a trouv\u00e9. Il ressemble \u00e0 Ga\u00ebl mais il fait plus vieux, moins en forme. Des larmes s\u2019installent sur le bord de ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Son fr\u00e8re&nbsp;? Il n\u2019a jamais parl\u00e9 d\u2019un fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Nous n\u2019avons pas grandi ensemble. Je n\u2019ai pas la m\u00eame m\u00e8re que lui&#8230; il soupire. Sa t\u00eate tourne et il ne sait pas comment dire les choses. Je ne sais rien de lui, je n\u2019ai rien \u00e0 vous apprendre sur son geste. Ne m\u2019en voulez pas.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les mains d\u2019Am\u00e9lia n\u2019ont toujours pas quitt\u00e9 le volant. Il remarque ses ongles rong\u00e9s, identiques aux siens. Apr\u00e8s quelques secondes, elle s\u2019essuie les yeux et dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Vous savez, cette maison, il y a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois tr\u00e8s malheureux et tr\u00e8s heureux&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Raymond ouvre la porti\u00e8re, descend dans l\u2019air froid et humide. Am\u00e9lia semble abattue. Il lui fait un signe de la main qui reste sans r\u00e9ponse. Il la regarde s\u2019\u00e9loigner et rentre dans la demeure livide, accompagn\u00e9 du fant\u00f4me de son fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-background wp-block-paragraph\" style=\"border-width:4px;background-color:#63a65f\">Raymond aura-t-il la gueule de bois ou aura-t-il une bonne nuit de sommeil r\u00e9parateur \u00e0 <em>An Hu\u00f1vre <\/em>? D\u00e9couvrez-le dans quinze jours, le 22 d\u00e9cembre, avec la publication du troisi\u00e8me chapitre de cette histoire !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">Illustration de l&rsquo;article : Natrix Natrix par <a>Patrik Andersson, domaine public<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seconde partie de Natrix Somnia, dans laquelle notre cher Raymond termine compl\u00e8tement ivre.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1020,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[59,3],"tags":[62,60,61],"class_list":["post-1017","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-natrix-somnia","category-nouvelles","tag-donovan","tag-frere","tag-whisky"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/lettresdephobos.com\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/36090177243_1aa669c363_c.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1017","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1017"}],"version-history":[{"count":47,"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1017\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1173,"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1017\/revisions\/1173"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1020"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1017"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1017"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lettresdephobos.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1017"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}